Six jours après l'assassinat de l'avocat Antoine Sollacaro, le gouvernement a fait du blanchiment d'argent la cible principale de son action contre la criminalité corse, découpée en dix mesures qui rappellent des initiatives du passé et ne convainquent guère pour l'instant.
"Les affaires économiques et financières sont à l'origine de la plupart des homicides" dans l'île, a déclaré le Premier ministre Jean-Marc Ayrault à l'issue d'une réunion à Matignon, lundi, avec les ministres Manuel Valls (Intérieur), Christiane Taubira (Justice), Pierre Moscovici (Economie) et Jérôme Cahuzac (Budget).
"Une attention particulière sera portée à la lutte contre le blanchiment, notamment dans le domaine de l'immobilier et y compris du sport", a précisé Jean-Marc Ayrault. Il faut veiller "aux procédures de marchés publics, aux autorisations d'urbanisme et plus particulièrement au respect de la loi littoral ainsi qu'au trafic de drogue", a-t-il dit, balayant ainsi des éléments qui apparaissent régulièrement en toile de fond de la criminalité corse.
Cela passe notamment par la création d'une "cellule interministérielle de coordination", qui fixera "les axes du contrôle fiscal en Corse" et examinera "la dimension internationale" des réseaux criminels, et des renforts d'enquêteurs spécialisés dans la délinquance économique et financière.
Le président du Conseil exécutif de Corse, Paul Giacobbi (PRG), s'est montré sceptique. "Je n'ai pas entendu grand-chose, il faut attendre des précisions", a-t-il déclaré sur la radio Alta Frequenza. Pour le député UMP de Corse-du-Sud Camille de Rocca Serra, les événements récents justifient ces moyens, mais il est "comme tous les Corses: en attente de résultats".
Parmi les nationalistes, on reste peu convaincu par des "effets d'annonce qui sont rarement suivis", selon Ghjuvan Filippu Antolini, porte-parole du parti indépendantiste Corsica Libera.
Ce n'est pas la première fois en effet qu'un gouvernement dit s'attaquer au problème du blanchiment de capitaux en Corse.
Le 19 août 1992, le Premier ministre socialiste Pierre Bérégovoy avait tenu à Matignon un comité interministériel sur la Corse après, déjà, des homicides à répétition (24 depuis janvier cette année-là, contre 15 aujourd'hui).
"Pour mettre fin, le plus rapidement possible, à la montée de la criminalité" et "renforcer la lutte contre le blanchiment de l'argent", des renforts policiers avaient été annoncés, ainsi que la création, à Ajaccio, d'une unité "inter-services" spécialisée contre la délinquance financière.
Mais un rapport confidentiel sur la criminalité organisée insulaire, remis en 2000 à la garde des Sceaux Elisabeth Guigou, constatait que cette initiative avait tourné court et regrettait un "manque de constance" de l'Etat en la matière, malgré "des potentialités et des risques majeurs".
A la même époque, après que l'assassinat du préfet Claude Erignac en 1998 eut marqué les esprits à l'instar de celui de Me Sollacaro aujourd'hui, une commission d'enquête parlementaire sur le fonctionnement des forces de sécurité dans l'île estimait aussi que "la lutte contre la délinquance économique et financière est intimement liée à celle contre le grand banditisme".
Et de se féliciter de la création, en 1999, d'un pôle économique et financier régional au tribunal de grande instance de Bastia, chargé de lutter contre le blanchiment et présenté comme "une attente des citoyens qui paient leurs impôts et se demandent pourquoi untel, dont on sait qu'il a de l'argent mal gagné et qui a pignon sur rue, est intouchable".
La semaine dernière, des magistrats corses déploraient cependant que faute de moyens, ce pôle ne soit plus aujourd'hui qu'une coquille vide. Le gouvernement a dit qu'il serait renforcé en juges d'instruction.
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