Le mal mystérieux des abeilles ariégeoises dont on peine à parler
Le printemps est arrivé en vallées du haut Salat les arbres fruitiers et les prairies sont couverts de fleurs… on pourrait presque y croire si ce n’est que les abeilles ont déserté les lieux.
Dans une clairière orientée plein sud face au Mont Valier, Céline, apicultrice sur les hauteurs de Sentenac d’Oust constate la mort dans l’âme l’inactivité de son rucher: «A ce moment de l’année ça bourdonne dans tous les sens, nous sommes en pleine période de pollinisation, avec ces champs de pissenlits, les merisiers et les pruniers sauvages!»
Quand elle ouvre ses ruches désormais colonisée par les fourmis, elle constate impuissante la dramatique situation: des abeilles mortes encore accrochées aux cadres dont certaines alvéoles sont encore pleines de miel et des entassements d’abeilles desséchées en fond de ruche.
Aujourd’hui son projet professionnel est entre parenthèse. Elle devait reprendre avec son conjoint les 250 ruches de sa mère déjà installée. Mais l’hiver est passé par là et après hivernage seules 45 ruches tiennent encore la route. Aujourd’hui ce jeune couple avec enfant vit du RSA en attendant des jours meilleurs. «Pour créer un GAEC il faut 400 ruches, avec toute la casse que nous avons enregistrée au niveau du cheptel, tout tombe à l’eau. Certes sur le terrain il y a du travail car il faut les remettre à neuf mais avec quel argent et sous quel statut agricole… on ne peut même plus accéder à la dotation jeune agriculteur (DJA)!»
Moralement Céline tient le coup grâce à la solidarité familiale (dans la famille ses parents sont apiculteurs et cela depuis plusieurs générations) mais combien de jeunes apiculteurs malgré les lourds investissements financiers concédés, ont été contraints de baisser les bras, renonçant à leur passion et à leur choix de vie.
Les apiculteurs ariégeois dans la tourmenteAu moins de janvier face au désastre des pertes hivernales quelques uns ont monté un collectif pour faire entendre leur voix et attirer l’attention des pouvoirs publics sur le fait que les abeilles sont bio-indicatrices de la qualité de l’environnement.
Céline en fait partie. A ce titre elle a rencontré en préfecture François Gerster, inspecteur général de la santé publique venu au chevet des apiculteurs ariégeois au mois de février. Beaucoup d’espoir à la sortie de cette réunion car l’émissaire du ministre de l’agriculture leur avait promis de mettre les moyens mais au final des résultats qui tardent à venir.
«La commission d’indemnisation est en cours, elle s’est réunie à deux reprises. Des dossiers d’indemnisations ont été envoyés aux apiculteurs (45 apiculteurs ariégeois sont concernés)… nous attendons tous le retour. A ce jour nous n’avons pas de réponse. Nous avons fait remonter le coût de la perte d’une ruche qui est estimé selon le mode de production (bio ou conventionnel) aux alentours de 600 euros… pour assurer la survie des exploitations la reconnaissance de ces pertes est essentielle.
Quant à l’enquête de terrain menée par les services de l’Etat (la DDT appelle cela un protocole d’enquête rétrospective), à l’issue de ce travail ils croiseront les analyses… la DDCSPP nous a fait savoir qu’elle n’avait pas les moyens humains pour la mener à bien. A notre avis il vaudrait mieux se pencher sur les produits utilisés par l’élevage car la proximité entre zone d’élevage et ruchers semblent être un point commun à ces atteintes aux populations d’abeilles»
La position des services de l’Etat en AriègeJoint par téléphone la Direction Départementale des Territoires (DDT) en charge du dossier indemnisation a mis en place suite à la visite de François Gerster une commission départementale pour étudier les dégâts et les indemnisations économiques:
«Une première réunion a eu lieu le 7 mars réunissant l’ADAM, le collectif, les différents services de l’Etat, les représentants du DRAF, du CG et du CR, explique Pascal Jaubert de la DDT. Une fiche de renseignements à été envoyée aux apiculteurs touchés (ils ont fait état de leur situation financière, des ruches touchées). Nous avons convenu d’interroger les apiculteurs sur la base du fichier GDS (groupement de défense des apiculteurs).
Nous avons eu 29 réponses soit sur un total de 4348 ruches d’exploitation, 2046 ont été déclarées perdues. La seconde réunion a eu lieu le 1er avril nous allons faire remonter tous ces résultats au ministère… ensuite cela n’est plus de notre ressort»
Le volet sanitaire est géré par la DDCSPP et Serge Brunatti nous indique de son côté que ses équipes réalisent les prélèvements et qu’un protocole d’étude sérieux est actuellement à l’écriture sous contrôle de l’institut national de l’abeille:
«Il y a des cas (ruches qui ont plus de 50% de mortalité) et des témoins (celles qui ont moins de 20% de mortalité). Il faut être très rigoureux. Nous allons voir si l’hypothèse de surmortalité liée aux produits employés par la profession agricole tient la route. Nous allons réaliser des prélèvements sur les bêtes à la montée et à la descente d’estive. On peut dire que le ministère de l’agriculture nous donne les moyens de mener à bien cette étude (ces analyses ont un coût) mais cette étude prendra du temps... pas de résultats avant un an»
Le mal mystérieux des abeilles ariégeoises aurait un nom mais bien peu veulent le prononcerDepuis le début du constat des pertes en zone de montagne, le collectif des apiculteurs ariégeois s’est luis aussi entouré de l’expertise de l’association de développement de l’apiculture en Midi-Pyrénées (ADAM) qui a réalisé prélèvements et observations de terrain sur plusieurs colonies.
Le bilan global de ces visites montre des pratiques apicoles différentes d’un apiculteur à l’autre. La proximité d’un environnement en zone d’élevage semble être le seul point commun. Ces constatations viennent corroborer les observations de nombreux entomologistes sur la dégradation de la qualité de l’environnement. Sans stigmatiser aucune pratique agricole et surtout afin d’éviter toute tension entre éleveurs et apiculteurs, force est tout de même de constater qu’en 2008-2009 après l’épidémie de FCO (la fièvre catarrhale ovine) et les traitements massifs des locaux agricoles et des cheptels, les apiculteurs avaient alors perdu la moitié de leurs ruches. Pour eux, pas de doute, il y a un lien de cause à effet.
Le 7 avril dernier à Bruxelles, les conclusions de l’étude «Epilobee» une enquête, menée dans dix-sept Etats membres mettait au jour le phénomène de déclin des abeilles, insecte pollinisateur de 84% des végétaux cultivés. Ce travail montre que les pays du nord de l’Europe sont frappés par une mortalité très supérieure à celles qui touche le pourtour méditerranéen.
Dans ce tableau la France apparait comme le pays où la mortalité est de loin la plus élevée au cours de la saison apicole (13,6% contre moins de 10% dans tous les autres pays étudiés). Et sa production de miel aurait chuté de moitié depuis les années 90.
Dans cette étude à dimension inédite financée par Bruxelles (à hauteur de 3M€) et pilotée par l’Agence de Sécurité sanitaire français (la fameuse ANSES), il n’est à aucun moment fait mention du mot «pesticide» car aucune recherche de pesticide n’a été faite sur les ruches analysées. Surprenant.
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