Ils étaient une centaine de montagnards passionnés à participer samedi après midi à l’Etang de Lers à la présentation officielle de la monographie de Jean-Louis Loubet sur le site de Goutets.
Une manière également de se retrouver entre amis, d’évoquer des souvenirs et de faire revivre l’association Mémoire et Patrimoine, mise en sommeil depuis une dizaine d’années mais qui participa activement, de 1998 à 2001 , à la restauration des orris de Goutets.
A la tribune aux côtés de l’auteur, Joseph Rouch, un des membres fondateurs de l’AMP, Michel Sébastien, pyrénéiste et Léon-Pierre Galy-Gsparrou, président du syndicat des montagnes, gestionnaire du site.
Chacun est intervenu, apportant sa contribution, pour faire découvrir ou redécouvrir au public cette estive remarquable au pied du massif des Trois Seigneurs.
Point de nostalgie dans cette réunion dont «l’objectif n’est pas de réécrire l’histoire mais de susciter l’intérêt pour le passé au regard du présent» comme l’a indiqué en aparté le maitre de cérémonie.
C’est avec pudeur que Jean-Louis Loubet, fils de paysan du Port, évoque ses souvenirs, l’amour indéfectible de ces hommes pour la montagne, la fierté qui leur permettait de supporter la pénibilité du travail...
L’hymne local, la Massadelo en témoigne: «Nous sommes les enfants libres et fiers des montagnes»
«La montagne c’était toute la vie de mon père, se rappelle Jean-Louis Loubet, sa valeur c’était le goût du travail bien fait […]
Pour écrire ce modeste ouvrage, j’ai fait appel à mes souvenirs, quand âgé de 6-7 ans j’aidais mes parents à faire les foins […]
En réalisant ces recherches, en écrivant ce livre sans m’en rendre compte, j’accomplissais un devoir de mémoire»
Alors pourquoi ce rendez-vous à l’étang de Lers pour parler de Goutets… Jean-Louis Loubet s’en explique: «d’une part plus pratique d’accès mais aussi parce que Goutets doit être relié à d’autres sites du canton, de la communauté de communes et du pays Couserans»
Citant le géographe du XIXe siècle Vidal de la Blache: «le paysage c’est le mariage entre la nature et l’homme», l’auteur de la monographie a indiqué qu’en montagne, l’homme avait du lutter contre la nature:
La propriété paysanne se résumait souvent à quelques ares de parcelles dispersées dans la montagne, les déplacements étaient longs et fastidieux; aussi les paysans ont mis en place le système des Bourdaous (grange étable à côté de laquelle se trouve une cabane) construits à la limite de la propriété des estives en amont, et de la propriété des près de fauche en aval.
Le troupeau bénéficiait pendant le jour des prairies d’estives et la nuit il rentrait à l’étable où il pouvait consommer le foin produit sur le pré de fauche individuel.
Pour Jean-Louis Loubet, une des causes essentielles de ce système c’est la surpopulation: en 1881, il y avait 2469 habitants sur la commune du Port, aujourd’hui ils ne sont plus que 180…
Pour résorber ce problème, il fallait partir pour gagner sa vie ailleurs: faire les moissons en Espagne, les vendanges dans le bordelais…
Le système des Bourdaous a décliné au début des années 50, l’estive de Goutets est abandonnée à cette époque là.
Il faudra attendre 1975 avec la création de l’association foncière pastorale permettant d’agrandir le territoire pastoral pour qu’une activité redémarre sur le site.
En 1976, une forte sécheresse touche la plaine aquitaine et des éleveurs du Gers conduisent leurs génisses à Goutets, depuis l’estive est pérennisée.
Cette réappropriation du lieu aura permis aux cabanes d’être remarquées étudiées et protégées … c’est à Jean Besset dont on regrette l’absence aujourd’hui, éminent spécialiste de la pierre sèche, que l’on doit ces actions et la création de l’association Montagne et Patrimoine dont il a été le premier président.
Bien que de nombreux orris aient été sauvés, il reste encore beaucoup à restaurer…
«Les élus du Port et de Massat unis dans le syndicat des Montagnes, ont également voulu protéger ce patrimoine unique mais fragile en créant en 1998 une zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager (ZPPAUP) et j’ai souhaité à travers cet ouvrage honorer la mémoire de ces bâtisseurs -bergers qui y montrèrent leur savoir faire, leur soin, leur goût aussi, malgré l’extrême pauvreté de moyens»
Joseph Rouch a ensuite pris la parole, évoquant la formidable aventure menée aux côtés de Jean Besset pour sauver les orris de la haute vallée du Vicdessos puis du massatois: «j’ai connu il y a 50 ans le déclin et la mort d’une civilisation, celle des orris […]
Pendant 20 ans, on a sillonné les montagnes, réalisant l’inventaire, la transcription rigoureuse de tous ces vestiges de l’économie montagnarde.
Jean Besset a édité son livre, Les orris d’Ariège, nous avons monté une exposition itinérante pour sensibiliser les pouvoirs publics […]
Aujourd’hui nous espérons que ce travail va continue […] On doit beaucoup à Jean Besset, il faut lui rendre hommage»
Citant Saint-Exupery, Michel Sébastien prend ensuite la parole pour évoquer son ami de toujours: «Jean-Louis et la montagne c’est pareil […]
La montagne lui a donné la pugnacité: il a été pendant 28 ans maire et a œuvré pour reconstruire le paysage.
La montagne lui a donné l’humilité: on sait que devant les trois Seigneurs on n’est pas grand-chose…
Enfin la montagne lui a donné l’amour: il y a dans son livre de l’amour, une passion pour ce pays […] le regard sur la montagne de demain, c’est ménager et aménager les territoires»
Léon-Pierre Galy-Gasparrou a lui aussi évoqué l’attachement viscéral de Jean-Louis Loubet pour son pays, «notre pays»
C’est avec son cœur qu’il a évoqué ce patrimoine emblématique: «l’histoire de ces pierres n’est pas désincarnée, il est le résultat d’une histoire, traduction d’un passé que nos ancêtres ont construit»
Ce juriste de formation passionné d’histoire a brièvement rappelé la genèse: la vallée de Massat (du Val d’Arac) était à l’origine un désert couvert de forêts épaisses; d’autres régions comme la Lomagne étaient surpeuplées…
En 1146, le seigneur de Lomagne, propriétaire de Massat envoie quelques familles dans la vallée de Massat pour la défricher, une charte de franchise établit les droits sur la propriété collective.
A partir de ces droits vont se construire les villages d’estive et se développer les exploitations pastorales de haute montagne.
«Cependant à Goutets, il y a une valeur ajoutée bien supérieure à la simple production de fromage, c’est la production de beurre»
Pendant sept siècles, à chaque génération, chaque famille profite de ce droit qui a été accordé par le seigneur des origines, elles développent ces cabanes (Bourdaous): on ne dénombre pas moins de six implantations et six unités successives sur ce site remarquable.
Léon-Pierre Galy-Gasparrou a étudié dans les archives les traces écrites autour de cette estive de Goutets, des procédures juridiques qui ont opposé les habitants au seigneur de la vallée, pas moins de 65 procédures entre le XIIe siècle et 1792...
«La Révolution change les droits des gens et des biens, le droit civil, droit de propriété plein et entier n’est pas forcément aussi généreux pour les paysans, il les prive immédiatement du droit d’usage (ils ne peuvent plus aller et venir à leur guise sur la montagne, en prélever le bois, moudre le grain dans les moulins, faire pâturer leurs troupeaux) […]
La dernière grande jacquerie de l’histoire nait de cette problématique […] certains édiles ont voulu récupérer ce droit au prix d’âpres négociations et à partir de 1865 débute le processus de rachat de la montagne et la création du syndicat des montagnes de Massat et du Port, une des neuf collectivités territoriales françaises sans habitant dont je suis président.
A partir d’une vraie conscience locale, il y a eu une vraie dynamique politique qui a permis de s’approprier du sol, nécessaire à la survie d’une culture […]
Cet ouvrage n’est pas un pêché, c’est une vertu essentielle […] cependant il ne faut pas perdre de vue que cette montagne est fragile, il faut la protéger au moins autant qu’il faut savoir l’aimer […] Cette réunion est un message d’espoir»
Goutets, un site remarquable dans le haut-Couserans, par-Jean-Louis Loubet aux éditions Lacour.
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