70ème anniversaire de la Retirada, la mémoire à fleur de peau
30/09/2009 | 22:14
© MidiNews

Le visage d’une femme qui veut passer la frontière avec son enfant mort dans les bras, le goût d’un verre de lait distribué par le Secours Populaire en gare de Pamiers, l’horreur de la vie sur la plage en hiver dans le camp d’Argelès…

La «Retirada» fait partie des cicatrices de l’Histoire qui ne se sont pas refermées.
Elle laisse derrière elle, avec la guerre civile, des moments de vie douloureux qui ne s’oublient pas.

Mais comment retransmettre ces souvenirs, parcelles d’une mémoire encore à vif?

A l’occasion du 70ème anniversaire de la Retirada, des expositions (comme celle du château de Seix), des initiatives remettent cette page de l’Histoire sur le devant de scène.

Car, à l’heure où les premières générations disparaissent, la question de la mémoire est centrale.

«Il est impropre de parler de Retirada, précise Progreso Marin, fils de l’exil et auteur de plusieurs livres sur la guerre d’Espagne, il faudrait plutôt parler d’un exode»

Progreso s’est vraiment intéressé à l’histoire des siens en approchant de la cinquantaine.
«Avant, ça aurait été trop écrasant» explique-t-il.

Il poursuit, «cela pose la question de la transmission de la mémoire. Ma mère a beaucoup parlé. En revanche, mon père à très peu raconté son histoire: ça a laissé des trous béants. J’ai appris récemment que mon père était au camp du Vernet. Il a vécu tout ça, et maintenant qu’il est mort, on ne peut plus récupérer cette matière là»

Dans chaque famille d’exilés espagnols, la transmission s’est faite différemment.

Mais selon l’historien François Godicheau, spécialiste de la Guerre d’Espagne, «beaucoup de gens qui ont vécu cette histoire ont disparu. Les générations suivantes regrettent de ne pas avoir interrogé leurs parents»

Selon lui, «il y a un mouvement de récupération de la mémoire en Espagne et en France. Des initiatives officielles et associatives se multiplient. On voit de plus en plus de plaques et de stèles posées, des commémorations organisées»

Même si en France, la redécouverte de cet évènement historique est récente et incomplète.

Selon l’historien, «on a commencé à s’intéresser à cette histoire dans les années 80. Et beaucoup de Français ignorent encore l’existence des camps où les réfugiés ont vécu l’horreur.

Arthur Koestler, un communiste allemand qui a combattu le fascisme, et qui a connu les camps de concentration nazis considère que les camps français avaient peu à leur envier, même s’il il ne s’agit pas de camps d’extermination et qu’il faut bien distinguer les deux
»

De l’autre côté de la frontière, en Espagne, la transmission de la mémoire est aussi une question d’actualité très complexe.

Pour Progreso Marin, «la mémoire est encore à vif car on a le sentiment de l’injustice. Quand le juge le plus emblématique d’Espagne a voulu prendre en main l’Histoire de son pays, il n’a pu le faire à cause de la loi sur l’oubli de 1977 et du pacte de transition.

Alors qu’il demandait au gouvernement espagnol des choses tout à fait légitimes: combien de morts du côté républicains?
Comment sont-ils morts?
Où sont les fosses communes? Comment les réhabiliter ?
»

Pour la deuxième génération, pour ses fils de l’exil, la réhabilitation de leurs parents est aujourd’hui une source de motivation et de combat.

L’écrivain explique: «nous voulons que nos parents soient rétablis dans leurs droits au sein de l’Histoire de l’Espagne. Longtemps, ils ont été considérés comme des terroristes, puis comme des mauvais Espagnols. Alors qu’ils ont représenté la légalité»

Herminia Munoz, qui a passé la frontière à 12 ans, tenant très fort son petit frère par la main pour ne pas le perdre, est heureuse de léguer ses souvenirs, même s’ils lui font venir les larmes aux yeux.

Avant tout pour l’enseignement que l’on peut en tirer, «il faut que les nouvelles générations soient vigilantes, pour protéger la liberté et la démocratie. Une dictature est la pire chose qu’il puisse arriver à un peuple»

Et la courageuse Herminia en sait quelque chose, puisqu’après la guerre d’Espagne, elle s’engagera dans la Resistance sans sourciller, du haut de ses 16 ans. Quant à Progreso Marin, il organise depuis 15 ans le chemin de la liberté, «camino de libertad» pour se remettre chaque année dans les pas de sa mère lorsqu’elle a passé la frontière, de Ripoll en Catalogne jusqu’à Prats-de-Mollo. Comme une marche contre l’oubli.

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auteur: Anne-Sophie Terral | publié le: 30/09/2009 | Lu: 12220 fois