A Paris, on parlerait de «bobo’s», mais en Ariège, on parle plutôt de «baba’s» tant la foule venue soutenir Françoise Suverville devant les assises du tribunal de Foix, était bigarrée et cosmopolite, en ce mardi joyeusement ensoleillé du mois de mars.
Les faits: Françoise Suverville, née à Saint Gaudens, a passé la majeure partie de sa vie aux Etats Unis.
Partie à l’âge de onze ans, elle n’est revenue sur sa terre natale qu’en 2006, pour y prendre sa retraite.
Passionnée de méthodes naturelles appliquées, plus précisément, sur les enfants, et ce, dès leur conception, elle ramène des Etats Unis la méthode dite du «Lotus Birth», autrement dit la non-séparation du placenta et du bébé à la naissance (voir encadré).
Elle couple cette technique avec celle, plus connue en France, de l’accouchement en piscine.
Elle a appris ces techniques outre-atlantique, où elle affirme avoir participé à la mise au monde d’un millier d’enfants, mais ne possède aucun diplôme attestant de ses connaissances.
Installée en France, elle travaille un temps avec Anna Hewitt, une sage femme d’origine anglaise.
Quand celle-ci arrête son activité pour cause de grossesse, elle continue à suivre une partie de ses «clientes»
«Seulement une partie, précise-t-elle, car n’étant pas sage-femme moi même, la plupart des femmes ont préféré se faire suivre par des médecins, voire à l’hôpital»
«Educatrice pour la naissance», elle n’en conseille pas moins systématiquement aux jeunes femmes de se faire suivre par un médecin et de ne pas hésiter à consulter un gynécologue.
D’ailleurs, pour ses activités, elle préfère le terme de «Doula» [ femme qui accompagne, soutient, informe la femme au moment d'une naissance - NDLR ], à celui de sage-femme qu’elle affirme n’avoir jamais revendiqué.
Pour populariser ses méthodes, elle n’hésite pas à distribuer des documents, et même à donner une conférence sur ce thème à Saint Gaudens, le 31 mai 2008 «parce que c’est ma passion d’apprendre aux gens les accouchements dans l’eau»
Ce prosélytisme lui vaut les foudres de l’Ordre des sages-femmes, qui l’accuse de pratique illégale de la profession.
A partir de ce jour, elle ne prend plus de «clientes», se contentant de mener au bout de leur grossesse les femmes enceintes qui avaient fait appel à elle.
De novembre 2007 au 31 août 2008, elle assiste ainsi une vingtaine de femmes à qui elle demande la somme de cinq cents euros pour ses services, plus vingt euros pour les déplacements.
Mais le 31 août 2008, c’est le drame.
Nous sommes à Castillon en Couserans.
L’accouchement est prévu pour le dernier jour du mois, mais Mme Suverville préfère arriver la veille. Elle dort sur place.
A 15H, l’accouchement commence, dans la piscine. 15H09, le bébé naît. 15H10, il grimace. 15H14, il respire, normalement. Le placenta sort à 15H26 mais, à la demande de la maman, il n’est pas coupé (méthode du «Lotus Birth»).
Ainsi Nathalie restera reliée à l’enfant jusqu’à ce que le cordon se dessèche et tombe.
Cela peut prendre trois à quatre jours.
La dernière indication figurant sur le dossier méticuleusement tenu par Françoise Suverville est datée de 16H15 : «L’enfant tête au sein»
A partir de cet instant, la reconstitution des faits s’appuie sur les divers témoignages recueillis: L’enfant ne présente aucune difficulté particulière jusqu’à 18 heures, heure à laquelle il commence à saigner du nez.
«En fait, explique la «doula», j’ai constaté une anomalie trois minutes avant, pendant que j’écoutais le cœur. Il battait un peu fort, c’était bizarre, mais ça peut arriver.
Quand le nez s’est mis à saigner j’ai, par réflexe, pratiqué la respiration artificielle.
En le faisant, j’ai senti de l’eau dans les poumons, […] Le père a pris le relais […] Je l’ai remis dans la piscine, il a réagi, mais les poumons étaient noyés ; je n’avais jamais vu ça ; il n’y avait rien à faire ; j’ai dit au papa d’appeler les pompiers»
Le bébé ne sera pas sauvé.
En fait, l’autopsie révélera que l’enfant est décédé d’une défaillance multiviscérale, un problème de circulation du sang. Du fait que le placenta est resté attaché à l’enfant, des anticoagulants sont passés par le cordon et ont provoqué une hémorragie interne.
Ainsi, le décès serait imputable au fait que le cordon n’ait pas été coupé immédiatement.
«Non, ce n’est pas du tout ça ! L’hémorragie dans les poumons n’a rien à voir avec le cordon ! Cela ne remets pas en cause la méthode», s’exclame Mme Suverville avant d’avouer «c’est un mystère»
Le problème, c’est qu’avant l’arrivée des pompiers, elle a coupé le cordon.
«J’ai fait ça pour les parents, si les pompiers avaient vu que le cordon n’était pas coupé, ils n’auraient pas compris», puis elle est partie avant leur arrivée.
Pour l’avocat du conseil national de l’Ordre des sages-femmes, qui réclame 1 euro symbolique, le problème est triple.
De l’incompétence de la «doula», à la crédulité des victimes, en passant par l’exercice illégal de la médecine.
«La théorie du retour à la nature, et l’apparition de charlatans, nous fait craindre une dérive sectaire»
Le procureur Leroy ajoute à l’exercice illégal de la profession de sage femme, le clampage tardif du cordon qui, selon les experts, a provoqué la mort du nourrisson.
«C’est un homicide involontaire !» tonne le représentant de l’Etat, avant de conclure: «On a le droit d’accoucher à domicile, mais il faut prévenir les femmes qu’elles peuvent mettre en danger leur vie et celle de leur bébé […]
Il est sain de la condamner ici […] Ce qu’elle a fait n’est pas bien et c’est répréhensible», et de demander une peine de douze à dix huit mois de prison avec sursis.
La parole est donnée, une dernière fois, à Françoise Suverville: «Je suis venue en France pour passer mes derniers jours. Je comprends que je ne peux pas vivre ici. Je suis obligé de quitter la France»
Affaire mise en délibéré. Jugement rendu le 30 Mars.
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