C’est une belle journée d’automne qui s’annonce.
Aujourd’hui Philippe, Jean-François, Pierre, Alban, Jean-Marc, Violaine et leur chien Kali partent pour une randonnée au-dessus du cirque de Campuls en vallée de Bethmale.
Ils vont vérifier que les juments de Mérens se portent bien. Elles sont en estive depuis leur transhumance de juin et profitent pleinement de l’herbe grasse de la montagne.
Tous ces spéléologues chevronnés, comptent par la même occasion effectuer une prospection sur les affleurements calcaires qui bordent le vallon de Courille.
La prospection spéléologique est une activité passionnante qui permet d’allier le plaisir de la randonnée à celui de la découverte de nouvelles cavités.
Chaque année, de nouveaux gouffres sont découverts, explorés et topographiés par les spéléologues.
Ils remontent donc le vallon de Courille en scrutant aux jumelles un éventuel troupeau de Mérens. Les juments restent invisibles ; ils décident alors de monter jusqu’au col de Laziès à 1850 mètres d’altitude pour casser la croûte. Ils repèrent enfin leur troupeau.
La vue sur le Mont Valier et la vallée du Ribérot 1000 mètres en contrebas est superbe.
L’équipe de copains reprend sa balade sur la crête du Tuc de Laziès pour rejoindre le troupeau et prospecter les affleurements calcaires qui plongent vers le Ribérot. La vue est grandiose, devant eux le célèbre Mail de Bulard (2750 m.) se fait rattraper par les nuages…
A quelques mètres en contre-haut du petit sentier, Philippe remarque un renfoncement prometteur. Jean-Marc, toujours prêt, s’élance vers la cavité:
«C’est un puits vertical, venez voir !»
«Super, envoie une pierre…» s’exclame Philippe.
Aucun marquage n’est visible à l’extérieur et le gouffre de 2 m. de diamètre est bien camouflé par les herbes. L’entrée est dangereuse, il faudra la signaler au berger.
Tout le monde s’approche, y compris Kali le chien, fin limier en la matière.
N’ayant pas leur matériel de spéléo complet, ils devront revenir pour l’explorer.
Heureusement, toujours prévoyant, Jean-François sort une corde de 7 mm de son sac. Philippe met son casque et s’approche de la verticale, assuré à l’ancienne par Jean-François au moyen d’un nœud de chaise.
Le puits est assez large et fait environ 8 mètres de profondeur. La descente sans équipement adéquat s’annonce délicate… Sur la droite, le gouffre semble continuer.
«Du mou ! Je me cale en opposition pour essayer de jeter une pierre… Poc …Tiens, le bruit est bien sourd ?!,…, et le fond visé s’agite ! Mais je rêve, c’est une brebis !»
«Il y a une brebis vivante dans le trou ! s’exclame Philippe, Je vais tenter la désescalade…»
Les prises ne sont pas nombreuses, mais heureusement la paroi d’en face permet à notre spéléologue d’effectuer une opposition délicate. Une bonne prise de pied l’aide ensuite à terminer la descente et d’atteindre un pallier à 2 m. de la bête.
La brebis respire fort mais ne semble pas blessée.
Le sauveteur s’approche pour la rassurer mais elle se blottit contre la paroi. A ses pieds une charogne de brebis dégage une odeur affirmée.
«Eh, là haut, allez chercher les autres, on y arrivera jamais à trois, elle pèse au moins 50 kg»
Philippe profite de l’attente pour calmer la brebis qui n’est pas très rassurée et aussi pour réfléchir à un système d’attache pour la remonter.
«Il va falloir utiliser le système D, s’exclame-t-il. Quel dommage que n’ayons pas notre matériel mécanique. Cela aurait été un jeu d’enfant…»
Pierre (qui n’est pas spéléo mais éleveur de Mérens et bon sportif) va ensuite descendre dans le gouffre pour l’aider à attacher l’animal.
Coiffé de son casque et assuré par la corde, il n’hésite pas à descendre dans le puits.
«Incroyable dit-il ! Comment a-t-elle pu tomber dans ce puits sans se blesser ?»
En un tour de main Pierre retourne la brebis sur le dos et lui tient les quatre pattes. J’en profite pour attacher solidement la bête au moyen de notre corde de 8 mm.
«Prêts là-haut ? Montez doucement !»
Jean-François, Violaine, Jean-Marc et Alban sont à la traction, encouragés par les aboiements de Kali.
La brebis s’élève peu à peu dans le vide, heureusement, elle reste calme. Il faut passer le surplomb…
«Stop ! Les cornes coincent contre une aspérité de la paroi ! Mais c’est qu’elle est lourde cette bestiole ! Pestent les forçats !»
Jean-Marc s’approche prudemment du vide pour attraper les cornes. Ouf, décoincé, la remontée reprend, Une minute après, la brebis est dehors.
«Ne la détachez pas tout de suite, il faut la calmer» s’écrie Pierre d’une voix caverneuse !
Dehors, la troupe de sauveteurs spécialisés en brebis (SSB) réconforte l’animal.
Pierre et Philippe remontent en escalade assurés par la même corde.
Le temps de réaliser quelques photos et la bête est enfin libre. Elle claudique un peu en marchant, elle broute un peu, puis se retourne, comme pour remercier ses sauveteurs, et s’éloigne tranquillement en direction de ses congénères situées 100 m. plus bas. Elle est sauvée…
On peut dire que tous les Dieux de Bethmale réunis ont veillé sur cette brebis ! Elle revient vraiment de loin. Les concours de circonstances sont parfois étonnants !
Peut-on imaginer la probabilité de survie d’une brebis qui tombe de 8 mètres dans un gouffre inconnu à 1900 m. d’altitude loin d’un sentier de randonnée ? Certainement de l’ordre de zéro.
D’après ces sympathiques spéléo, les chutes d’animaux sont fréquentes à voir le nombre d’ossements ou de charognes que l’on peut trouver à la base des puits d’entrée. Mais bien souvent, l’issue est fatale. Les cas de sauvetage restent suffisamment rares pour être signalés.
Il y a quelques années sur le massif de Berbégué vers le port d’Aula, des bergers les avaient appelé pour sauver une brebis tombée dans un trou en pleine falaise. Ils l’avaient dégagée, puis descendue à la corde au pied de la paroi.
«Comme quoi, il faut toujours avoir quelques spéléos sur les estives !» ajoute Philippe soulagé de l’issue heureuse de cette aventure.
Au café d’Arien en Bethmale, ils auront la chance de rencontrer André le berger et de lui expliquer leur histoire. Il les remercie d’avoir sauvé sa brebis et paie une tournée. Les spéléos décident de remonter prochainement protéger l’entrée de ce gouffre afin d’éviter un nouvel accident.
Comité départemental de spéléologie de l’Ariège: http://www.cds09.com/
Remerciements à Philippe Jarlan pour ses photos et son témoignage
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