On a beaucoup parlé de la tempête Klaus et de l’ampleur des dégâts recensés au lendemain du 24 janvier 2009 sur le grand Sud-Ouest mais depuis l’été 2003 on assiste à un phénomène d’une exceptionnelle gravité qui touche les peuplements de résineux de la forêt de Bélesta et tout particulièrement le patrimoine forestier communal.
Jean-François Pérarnaud est agent patrimonial à l’ONF, responsable de l’unité Val d’Ariège-Pays d’Olmes depuis 2002, il a assisté au départ de ce phénomène de dépérissement déclenché semble-t-il par des caractéristiques climatiques exceptionnellement chaudes et sèches à l’été 2003 mais qui depuis ne semble pas s’atténuer.
C’est avec ce technicien que nous nous sommes rendus sur place pour essayer de comprendre ce processus.
La forêt communale de Bélesta a une superficie de 266ha dont 130 de sapinières dispersées dans les 800ha de forêt privée (dans le département de l’Ariège 50% de la forêt appartient à des privés).
«Notre travail consiste à faire des inventaires, réaliser l’aménagement des forêts en relation avec les communes propriétaires (marquages, coupes, récolte de bois morts), réaliser des comptages au niveau de la faune, s’occuper de la gestion des pâturages […]
Notre document de travail s’appelle un Aménagement, c’est un plan d’action validé pour une durée de 10 à 20 ans, définissant le travail et les coupes à réaliser pendant sa durée de validité.
Ce document récapitule de manière exhaustive tous les paramètres liés à la forêt: nature des sols, pentes, boisements constitués, Natura 2000, etc.
Ici on a beaucoup replanté pendant les trois dernières décennies mais depuis une dizaine d’années, le rythme des plantations s’est totalement effondré car les aides publiques se font rares et les communes ont moins de ressources surtout depuis la disparition du FFN (fond forestier national mis en place à la sortie de la seconde guerre mondiale par De Gaulle pour aider au reboisement).
Ici les terrains sont difficiles on est sur un sol calcaire, caillouteux et fortement percolent.
Aussi, les changements climatiques observés depuis plusieurs années ne font qu’accentuer un processus de dépérissement qui suscite des interrogations à bien des égards»
Jean François Pérarnaud et son équipe observent dès la fin de l’été 2003 des dépérissements anormaux sur les jeunes sujets mais également sur les sujets adultes qui présentent un feuillage jaune à brun roux.
En 2004, le phénomène s’accélère en rapidité et en importance si bien que l’état de cette sapinière réputée depuis le XVIIe pour le diamètre et la qualité de ses grumes servant à la flotte royale (réalisation de mâts et de ponts de navires) reste particulièrement préoccupant:
«Nous avons dû récolter en urgence 11 500m3 de bois sur dix ans au lieu des 7500m3 prévus» explique le technicien.
De plus, la forêt de Bélesta est une forêt sèche, dépourvue de ruisseaux: des citernes destinées à recevoir les eaux de pluie ont été construites par les bûcherons qui ont habité et exploité ce territoire*.
«Globalement, il n’y a pas de réserve d’eau et les sols y sont très filtrants.
De surcroit, les peuplements se situent à une altitude plutôt basse (entre 700 et 1000m), de nombreuses parties de forêt sont exposées Sud à Sud-Ouest […]
Ici par exemple nous avons du chêne vert et à quelques mètres sur l’autre versant la sapinière» autant de paramètres qui participent au dessèchement des plantations, déjà fragilisées et plus sensibles aux variations climatiques.
A cela s’ajoute la présence de gui qui selon les observateurs constitue un facteur aggravant ainsi qu’une importante population de buis, obstacle majeur à la régénération des semis.
Et de conclure: «l’ampleur du processus de dépérissement est tel qu’il peut être qualifié de catastrophique»
L’aspect paysager de la forêt est fortement impacté par ces arbres secs qui doivent rapidement être récoltés afin de préserver les propriétés mécaniques du bois.
Selon Jean-François Pérarnaud, «plus de la moitié du volume sur pied de l’étage dominant à dû être récolté faisant disparaître une majorité de gros bois.
Les trouées engendrées provoquent au sol un afflux supplémentaire de lumière et de chaleur peu favorable à la germination des sapins […]
L’aspect économique est également à prendre en compte: chute à court terme des recettes et investissements financiers à prévoir afin de reboiser artificiellement les zones les plus touchées»
Il y a une vingtaine d’années, l’ONF a réalisé à titre d’essai des plantations de cèdres et de pins laricio… ils sont peut être plus lents à s’installer mais ils se plaisent sur ce type de sol et ne craignent pas les températures estivales.
«Cela pourrait devenir une alternative à la présence du sapin» poursuit l’agent patrimonial de l’ONF qui mesure l’état sanitaire des peuplements et la dépréciation progressive de la sapinière:
«Un protocole a été mis en place permettant d’évaluer l’état de dégradation d’un arbre sur une échelle de 0 à 5 (de l’arbre sain à l’arbre mort) et d’intervenir avant qu’il ne perde de sa valeur marchande»
Aujourd’hui, ce changement climatique fait surgir de nombreuses questions au regard des particularités de ce site (gui, terrain, exposition, altitude, multiples trouées accidentelles):
Dans quelle proportion et sur quelles surfaces peut-on encore assurer par des régénérations artificielles ou naturelles le sapin? Quelles nouvelles essences introduire, quelles zones laisser à l’état naturel?
Un travail étroit entre les techniciens de l’ONF et les communes propriétaires permettra d’apporter les meilleures réponses à ce bouleversement écologique.
*les cabanes se sont peu à peu transformées en dur et de véritables villages forestiers se sont créés au fil du temps: on appelle les Ecarts de la forêt (Lalibert, Rieufourcat, Couquet, le Gélat ou les Caillol) ces entités fortes de plusieurs familles, témoins de l’activité socio-économique de la forêt jusqu’à la seconde guerre mondiale.
A Bélesta plus de 70% des habitants ont vécu directement ou indirectement des activités qui étaient liées à cet espace (exploitants, sémaliers, fabricants de peignes en buis, forgerons, charrons…), cela explique cet attachement patrimonial très fort des habitants à leur forêt.
Quelques repères historiques:
La forêt de Bélesta appartient au Moyen Age à des seigneurs locaux.
Il en est fait mention pour la première fois en 1386 quand elle devient bien de Gaston de Lévis, baron de Léran.
Elle restera dans la famille jusqu’en 1606 puis passe par héritage à la famille des De Toiras et aux La Rochefoucault jusqu’en 1828.
Elle est ensuite vendue à la première société civile qui l’exploite jusqu’en 1883.
C’est entre 1865 et 1875 que la forêt communale va se constituer, les droits d’usages sont convertis en droit de propriété.
Vendue en 1883 à la baronne de Rothschild qui la conserve 30 ans, elle passe en 1913 à Charles Delaballe.
Aujourd’hui, de nombreux propriétaires à superficies plus ou moins importantes se partagent avec la commune de Bélesta cet ensemble forestier unique et remarquable.
La forêt est un vecteur économique important, elle génère à travers son exploitation de nombreux emplois: bûcherons, transporteurs, scieries, etc.
Elle est aussi vecteur du dynamisme local tant sur le plan économique avec l’appellation «Sapin de Bélesta» que touristique (aménagements pour les VTT, les randonneurs).
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