L�aile des femmes, témoignage sur la folie ordinaire
Le bâtiment des femmes, c’est ainsi qu'on a appelé pendant plus de 130 ans le pavillon de l’hôpital psychiatrique départemental à Saint Lizier, dévolu aux patientes atteintes de troubles mentaux.
Des centaines de femmes ont été parquées entre ces murs à partir de 1834, à une époque où les camisoles thérapeutiques ou les neuroleptiques n’existaient pas et ce, jusqu’à 1968. De ce bâtiment laissé à l’abandon depuis près d’un demi siècle, de l’étonnante nudité des pièces, de l’insoutenable vacuité des lieux, Rachel Brown nous propose un témoignage artistique prégnant qui force l’imagination.
C’est à l’invitation de l’association licéroise Intervalle dont le but affiché est de mettre la création artistique contemporaine à la portée des habitants du département de l’Ariège, que Rachel Brown, grande artiste d’origine nord américaine, installée depuis quelques années en France, a réalisé ce surprenant travail de mémoire sur le site de l’ancien asile d’aliénés de Saint-Lizier.
Dès sa première visite il se passe quelque chose: «J’ai aussitôt pensé au livre de E.E. Cummings L’Enorme Chambrée, un récit de son incarcération, par le gouvernement français, à la Ferté Macé durant la première guerre mondiale, avec des centaines d’autres insoumis, dont mon père. Je retrouvais les espaces profonds et étranges, les cellules obscures…»
Aussitôt elle décide d’utiliser un appareil à sténopé et d’expérimenter à travers cette technique qui seule lui paraît convenir pour capter l’ambiance du site, l’aspect spectral des décors, l’effroyable obscurité, et sans doute, le voyeurisme d’un tel projet.
L’appareil à sténopé, ou «camera obscur», utilise une méthode ancienne qui permet de fixer une image sur une surface en pratiquant un petit trou dans un caisson occultant la lumière, par exemple, une boîte, un carton ou une salle.
En introduisant une surface photosensible, comme un film ou un papier photo dans la boîte, une image s’imprime. Si la surface est un tant soit peu déformée, l’image sera déformée à l’identique. Une fois fixée elle est transférée sur papier vélin pour aquarelle, non acide.
Durant ses séjours en résidence Rachel Brown s’est familiarisée avec le site et les spectres qui hantaient encore les lieux.
Son chantier: une série inégale de boîtes en carton, en fer-blanc, un escabeau, un chronomètre, de mystérieuses préparations réalisées dans le secret sous une tente noire dressée dans une salle latérale du bâtiment, une infinie concentration et beaucoup de talent.
L’artiste a travaillé seule dans les bâtiments, attendant pendant de longs moments l’instant propice pour une épreuve, quelquefois plusieurs heures pour une seule exposition et saisir l’atmosphère qui se dégageait de ces lieux marqués au sceau de l’histoire, celle des humbles, de la folie et de la marginalité.
«J’ai commencé à ressentir toute la douleur à vivre là; les efforts des malades dans leur lutte quotidienne, la peine des gens travaillant en ces lieux, les efforts faits pour survivre, soigner et œuvrer pour préserver la dignité des malades. Et soudain, un rayon de soleil perçait, projetant au sol de grandes flaques de lumière qui se reflétaient sur le plafond voûté. On aurait pleuré de gratitude dans de tels moments. Et il en fut certainement ainsi à l’époque»
En hommage à Van Gogh, lui aussi interné à Saint-Rémy de Provence, Rachel rajoute pour seule décoration dans cet univers dépouillé et glauque une chaise en paille, comme un clin d’œil au Maître.
A travers ces œuvres, Rachel Brown a su saisir le vécu des malades ou du personnel soignant, la mémoire du bâtiment. La notion d’enfermement affleure et la misère humaine est presque palpable comme dans la salle des baignoires dans lesquelles les patientes en guise de thérapie étaient plongées pendant les crises de démence.
L’aile des femmes revisitée par Rachel Brown prend ici un nouvel envol et trouve une réelle dimension dans la salle d’exposition de l’Estive, scène nationale de Foix et de l’Ariège.
L’Aile des Femmes de Rachel Brown Photographies- Sténopés Avec l’association Intervalle en partenariat avec l’Estive, Scène Culturelle de Foix et de l’Ariège Du 3 au 28 octobre Entrée libre (réservation pour les scolaires) catalogue de l'exposition disponible à la vente
A l’Estive, Scène Culturelle de Foix et de l’Ariège 20 av. du Général de Gaulle BP 95 09007 Foix cedex Tél : 05 61 05 05 55
Association Intervalle Place de l’Eglise 09190 Saint-Lizier Tél : 05 61 04 64 99
Photos et vidéo: ©AriegeNews 2006 |