Splendeur et décadence de la ferme école de Royat
De son passé glorieux, l’ancienne ferme école de Royat conserve ses élégants bâtiments du XIXe siècle: salles de classe surmontées de dortoirs, demeure habitée par le directeur et sa famille, caves, étables, hangars, serre mais également parc aux essences tropicales.
L’histoire de l’agriculture du département et surtout de la vigne reste étroitement liée au destin de ce domaine et de l’enseignement que l’on y a prodigué jusqu’à la guerre de 14-18.
Face à la pression démographique, l’essor du machinisme et la découverte de nouvelles techniques liées aux progrès de la «Révolution Industrielle», les gouvernements qui se succèdent de la Monarchie de Juillet au Second Empire apportent leurs lots de réformes.
L’une d’elle institue notamment la création dans chaque département d’une ferme école sous la responsabilité du ministre de l’agriculture pour que «les jeunes cultivateurs bénéficient des progrès techniques de l’ère nouvelle qui s’ouvre à eux»: emploi d’engrais, rationalisation des cultures et des exploitations, utilisation de matériel moderne…
Dans le département de l’Ariège, Emile Lefèvre, notaire à Pamiers, sensible au progrès et à cette idée de «ferme-pilote» est déjà propriétaire d’une exploitation agricole sur la commune de Montaut.
Après avoir déposé son dossier de candidature à la préfecture du Département, celui-ci est retenu faisant de Royat la ferme école de l’Ariège, une vitrine de l’agriculture moderne. M. Lefèvre investira sa fortune personnelle dans cette aventure, abandonnant même son étude pour se consacrer exclusivement à la direction de l’établissement (à la lecture des archives on voit que l’Etat ne remboursera jamais les investissements réalisés sur ses fonds personnels pour faire de sa maison de campagne une école prototype).
La ferme école de Royat ouvre ses portes en 1848: 15 garçons après leur certificat d’étude passent chaque année le concours d’entrée et sont formés, trois ans durant, par des spécialistes en agriculture et en agronomie.
L’emploi du temps est strict, on travaille du lundi au dimanche, de 5h du matin à 21h et c’est au prix d’une discipline drastique que la formation est assurée. Cependant, très tôt Emile Lefèvre a l’idée de planter de la vigne sur la propriété et d’apprendre à ses 45 élèves une nouvelle spécialité, la viticulture.
Pour cela il fait appel à un vigneron du bordelais et tous deux choisissent des «cépages hybrides américains», sur une superficie de 60 hectares.
Ce choix se révèle judicieux car lors de la grande épidémie de phylloxéra qui touche le Languedoc en 1865, les vignes de Royat sont épargnées et l’école reçoit des commandes de vin de toute la France.
Le directeur expérimente également des nouveautés qui feront date dans l’histoire de la vigne: il plante un cépage identifié sur chaque parcelle, fabrique des palissages, invente la vinification par gravité, dite «bordelaise» (inventée à Royat mais essentiellement utilisée dans les vignobles bordelais à l’après-guerre) qui donne un vin de meilleure qualité.
Enfin, il a l’idée d’attacher les pieds de vignes et de les tailler d’une certaine manière pour éviter que l’humidité ne fasse pourrir le raisin, c’est la technique du «cordon Royat», utilisée encore de nos jours sur tous les continents.
Gabriel Jaubert, dont le buste réalisé par le sculpteur ariégeois Grégoire Calvet est encore visible dans le parc, succède de 1879 à 1910 à Emile Lefèvre puis M. Joffre fera office de directeur jusqu’en 1914, avant la fermeture de l’école pour cause de guerre.
Les élèves sont trop jeunes pour être réquisitionnés mais ils doivent regagner les fermes familiales et pallier l’absence de leurs pères retenus sur le front. Après la guerre Royat fait office d’établissement de réadaptation au travail pour les blessés à qui on apprend un métier, puis accueillera également des pupilles de la nation et des orphelins Serbes placés par la Croix Rouge.
Dans les années 1920 l’école s’arrête définitivement, l’exode rural est trop important pour retenir les jeunes sur les terres, ils préfèrent céder aux sirènes de la ville et aux salaires plus avantageux que les usines leur proposent.
La ferme de Royat, dans un état de délabrement avancé est rachetée en 1948 par les parents de l’actuel propriétaire qui en font une exploitation agricole.
Elle recevra le 25 février 1950 un hôte de marque en la personne du général de Gaulle en tournée dans l’hexagone et qui se voyant refuser l’accès à Pamiers par les opposant à son parti politique, dut se replier vers la campagne pour tenir meeting.
Les dernières vignes du domaine sont arrachées en 1998 et la terre utilisée comme matériel de terrassement à l’autoroute A 66, autre facteur de développement pour le département de l’Ariège... ce qui n’aurait certainement pas déplu à Emile Lefèvre, fondateur de la ferme école de Royat, chantre des idées novatrices de son siècle et de tous les facteurs de développement favorable au territoire.
Aujourd’hui ce n’est pas sans une certaine nostalgie que Mme Gianesini propriétaire du domaine nous fait visiter ces bâtiments délabrés: les vendanges arrivaient dans des wagonnets sur rails, elles étaient déversées selon le principe de la vinification par gravité dans un fouloir puis dans une cuve en contre bas.
Pour garder une température homogène en toute saison et maintenir la fraîcheur, le plancher était constitué de briques foraines. Des pressoirs en bois, des tonneaux et de longues rangées de «foudres» (tonneaux de grande capacité) témoignent de ce passé viticole du département de l’Ariège.
La réhabilitation d’un tel patrimoine demande malheureusement des sommes irraisonnables dont bien peu de particuliers disposent et l’aide de l’Etat par le biais d’une demande de classement ou tout le moins d’inscription à l’inventaire des monuments historique, semble bien compromise par les restrictions des budgets imposées à la Culture.
Faute de mécènes, il ne reste plus que nos yeux pour pleurer … heureusement que Bernadette Gianesini a ouvert des chambres d’hôtes à Royat et qu’elle ne manque pas de raconter aux visiteurs qui s’y arrêtent la formidable histoire de cette grande demeure riche en souvenirs.
Chambres d’Hôtes de Royat Mme Bernadette Gianesini 09700 Montaut Tel / fax: 05 61 68 32 09 Mail : royat@9online.fr
Photos: ©AriegeNews 2006
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