Entretien avec Alexander Kristen, directeur général des Talcs de Luzenac
Depuis quelques semaines la presse économique distille l’éventualité d’un rapprochement entre le groupe minier international Rio Tinto et le géant de l’aluminium Alcan.
Cette annonce de fusion a affolé les marchés boursiers et chacun y est allé de sa surenchère… au-delà des rumeurs, en quoi cette OPA pourrait avoir des conséquences sur le site ariégeois de Luzenac et comment se porte Rio Tinto Minerals Luzenac aujourd’hui.
Nous avons rencontré Alexander Kristen directeur général de Talc de Luzenac SA. De nationalité autrichienne, cet ingénieur des mines de formation est en poste dans l’Ariège depuis juin 2006, auparavant il dirigeait Rio Tinto Minerals Vals Chisone la filiale italienne du groupe après avoir été l’un des responsables de la filiale autrichienne.
AriegeNews: Depuis l’OPA de Rio Tinto sur Alcan, qu’elles sont les conséquences pour Talc de Luzenac France? Alexander Kristen: Je confirme bien que Rio Tinto a annoncé une OPA pour racheter le groupe canadien Alcan, cette transaction est importante puisqu’elle s’élève à 38,1 milliards de dollars. Mais on doit attendre pour savoir si l’affaire va être acceptée par les actionnaires d’Alcan.
Nous aurons davantage d’informations à partir du 24 septembre… cependant la probabilité que la transaction soit réalisée est assez élevée. Il est beaucoup trop tôt pour faire des spéculations, bien sûr Rio Tinto va revoir le portfolio de ses opérations après l’acquisition d’Alcan, nous avons décidé de revendre la division emballage, mais en ce qui concerne les autres divisions, rien n’est décidé.
Il faut cependant rassurer les salariés de Luzenac et la population locale: notre carrière est la plus grande du monde avec 400 000 tonnes de talc par an, le chiffre d’affaires est de 90 millions d’euros, nous employons 350 salariés, 280 permanents et 70 saisonniers qui font l’extraction à la carrière de Trimouns.
C’est un gisement qui a encore plus de 60 ans de réserves et le gisement c’est la garantie d’un bon futur pour l’industrie extractive. Nous avons ici la plus grande usine de talc d’Europe…
On peut toujours dire que l’on peut broyer du talc autre part mais compte tenu des investissements réalisés sur le site, c’est peu probable car créer une capacité de broyage de cet ordre de grandeur, c’est extrêmement cher… Pour ma part il n’y a pas de doute dans l’avenir de l’Ariège en ce qui concerne l’exploitation du talc.
AriegeNews: Quelles sont les orientations et les aménagements que vous souhaitez apporter? Alexander Kristen: Depuis mon arrivée en juin 2006, il n’y a pas eu de révolution, pas de changement spectaculaire, plutôt des aménagements, des améliorations en détail pour augmenter l’efficacité.
Certes la politique de Rio Tinto y compris sur le site de Luzenac tend à s’orienter vers le développement durable. On cherche à utiliser le rail plutôt que la RN20, on est capable de faire des expédition de talc brut mais en ce qui concerne le produit fini (broyé), la SNCF ne nous offre pas encore la flexibilité souhaitée.
Grands consommateurs d’énergie, nous exploitons 3 chutes d’eau qui répondent à 12% de nos besoins en électricité, nous traitons les eaux usées et nous revégétalisons les zones prévues pour recevoir les roches stériles.
AriegeNews: Quelles sont vos relations avec les syndicats et les élus en tant que directeur des talcs de Luzenac? Alexander Kristen: La transparence c’est essentiel pour moi: il faut donner des explications sur la stratégie. Quand j’ai commencé en juin 2006, on a communiqué un plan d’action médium terme en octobre 2006, bien sûr, il y avait des éléments à négocier avec le comité d’entreprise, on l’a fait de manière pragmatique.
C’est vrai que le comité d’entreprise a déclenché une procédure d’alerte, un cabinet de consultants est venu évaluer notre plan d’action. Aujourd’hui cette procédure n’est pas complètement terminée mais on a un rapport plus que positif qui a rassuré les salariés et c’est ça qui est vraiment important.
Quant aux rapports avec les élus, pour Rio Tinto comme pour nous, c’est essentiel d’intégrer la communauté locale et de l’impliquer. C’est pour cette raison que nous avons créé un conseil consultatif des communes avec la communauté de communes des Vallées d’Ax.
Avec M. Loubet, le maire de Luzenac mais aussi avec les communes du Pays d’Olmes qui ont un certain impact avec la carrière de Trimouns (Villeneuve d’Olmes et Montségur), nous nous rencontrons deux fois par an avec pour objectif de donner les informations importantes sur la vie de l’entreprise, les investissements, le bilan social, nous échangeons nos points de vue…
La communication permanente avec les élus c’est essentiel… la transparence aussi… c’est pour cette raison que nous organisons en relation avec l’office de tourisme des Vallées d’Ax la visite de la carrière à ciel ouvert.
Nos visiteurs ont la possibilité de voir ce que l’on fait sur un site extractif, comment on gère l’évacuation des eaux usées, la réhabilitation du site… tout le monde a la possibilité de vérifier in situ.
Alexander Kristen nous propose simplement de visiter la chaîne de production, c’est aussi cela la transparence… Après avoir pris connaissance des conditions de sécurité à respecter, s’être muni de bottes, chasubles, casques, lunettes et protections auditives, nous suivons notre guide…
L’extraction de 400.000 tonnes de talc par an se fait donc sur une carrière à ciel ouvert située à 1700m d’altitude, le filon de talc s’enfonce dans le sous-sol, il faut continuellement dégager les rochers stériles qui recouvrent et stabiliser la cavité: technique de la découverture qui permet de dégager avec des pelles hydrauliques un tonne de talc pour 8 tonnes de déblais. (cf notre article du 19 juillet 2006: http://www.ariegenews.com/news/news-2-1-1062.html).
Une fois trié et réduit en morceaux par un concasseur, le minerai est acheminé vers l’usine par un téléphérique de 5 kilomètres de long produisant sa propre électricité. Le téléférique fonctionne à une cadence de 180 tonnes/heure.
Arrivé à l’usine, les minerai (13 qualités différentes) est stocké dans d’immenses hangars, ainsi en hiver lorsque la carrière ne peut plus être exploitée à cause de la neige, l’usine continue à fonctionner.
Départ de la visite de l’unité de stockage «le minerai contient en moyenne 5% d’eau pour faciliter son broyage, il est d’abord séché à l’intérieur de 5 fours rotatifs à double enveloppe», précise le directeur général qui par un dédale de couloirs, d’escaliers, nous entraîne d’un poste à l’autre.
Au cœur de l’usine des broyeurs pendulaires réduisent les morceaux de talc en une poudre dont les particules ont une dimension inférieure à 40 millièmes de millimètres.
Mais pour certaines utilisations cette poudre standard n’est pas encore suffisamment fine, une partie en sera donc affinée jusqu’à 2 millièmes de millimètres (à ce niveau la poudre s’écoule comme un liquide).
Dans une salle équipée d’ordinateurs, Franck Portet, ouvrier de production, contrôle le passage du talc jusqu’aux derniers acheminements c’est-à-dire jusqu’au chargement des camions.
Non loin de là dans un laboratoire, un de ses collègues contrôle la qualité et la finesse du talc en fonction d’un cahier des charges très strict.
«17 broyeurs, 5 microniseurs à air comprimé et 18 sélecteurs, notre site est assez complexe, précise M. Kristen. Pour certaines applications, papetières en particulier, l'usine fabrique des granulés de talc, plus faciles à utiliser en milieu aqueux, mais aussi plus faciles à transporter.
Au final nous proposons une gamme de 13 qualités différentes de produits, de la fabrication des chewing-gum, aux polymères, en passant par la céramique aux aliments pour animaux»
Enfin le poste conditionnement et expédition attire notre attention: deux machines «rotopacks» traitent le contenu d’un camion par heure soit entre 20 et 24 tonnes.
«Un peu plus de la moitié de la production est livrée en vrac, dans des camions ou des wagons citernes (l’usine est directement raccordée au réseau SNCF), le reste est conditionné en sacs chargés sur palettes… 1500 tonnes sont expédiées par jour.
Aujourd’hui nous maîtrisons notre stock. Jusqu’à présent on fonctionnait dans une stratégie «make to order», on passe progressivement sur un modèle «make to stock»
Le talc est plus que jamais un produit d’avenir, il rentre dans la fabrication de nombreux produits de notre vie quotidienne, de l’industrie pharmaceutique aux procédés industriels.
La croissance de l’entreprise passe également par l’innovation. C’est ce en quoi s’emploie le centre de recherche et de développement du groupe situé à Toulouse. L’entreprise riche d’un passé centenaire aborde l’avenir avec sérénité… Visiblement, Talc de Luzenac SA filiale de Rio Tinto se porte bien.
Photos et vidéo: ©AriegeNews 2007
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