Roman: Mauvaises passes et autres rebonds de la vie
Mauvaise passes, un des derniers romans de Mario Granerie-Clavé, brosse sur deux décennies l’ascension sociale d’un jeune du Sud-Ouest, un espoir du rugby.
C’est une trajectoire irrégulière qui ressemble trait pour trait à celle du joueur sur le terrain quand le ballon est capricieux, le terrain incertain, les coéquipiers imprécis dans leurs passes et les adversaires décidés à empêcher la progression.
Courir, tomber, se relever, c’est le destin de Paul.
Cela le conduira de la gêne à l’argent facile, de l’ennui sur la place du village aux tractations dans les allées du pouvoir européen. Car Paul bien qu’intelligent est fâché avec les études, mal dégrossi mais vif, mal entouré mais aimé, sa vie singulière en fait un personnage attachant dont on partage les craintes, les espoirs, les moments d’abattement et les jaillissements victorieux…
Une lecture de vacances, un roman dans lequel l’on retrouve bien cet esprit de rugby de clocher cher au Sud-Ouest…
Extrait page 23: «Comme on se sentait bien, les soirs de victoire, au retour d’un difficile déplacement, sur le balcon du Castel, en plein centre-ville. Le grand coq, vivement éclairé, se voyait depuis l’extrémité de l’avenue de Paris, au pied des collines qui ouvraient sur une campagne noire.
La ville était là, à ses pieds, pétillante de vie et de lumières, toute chaude, comme offerte. Les filles haussaient le nez vers le balcon pour des sourires pleins de promesses…/…/…Dans la classe de troisième, au milieu de gamins mal débrouillés, il passait pour un héros.
Cela agaçait les profs …/…/… Je me demande si nous allons pouvoir présenter cet élève au Brevet, monsieur le principal. Il ne fait absolument rien! Et de toutes les manières, mes collègues sont tous d’accord avec moi, nous n’en voulons pas en seconde !
Il allait débuter dans la grande équipe première, celle des «pros», un dimanche de février, à Lyon, dans l’immense stade à arceaux construit pour la Coupe du Monde de 1938; Il faisait un temps épouvantable.
Le voyage en car, par les routes du sud, avait été une épreuve. Dans le couloir grillagé qui conduisait au terrain, les deux packs d’avant s’affrontaient du regard, sous leurs bandeaux blancs qui protégeaient les oreilles.
«Le premier qui touche au petit, il aura à faire à moi !...Et, à moi!…Et aussi à moi !...»
La partie débuta à toute vitesse. Il fallait défendre à tout prix, plaquer encore, comme des automates. On espérait ramasser une balle perdue pour un essai de raccroc. Paul se sentait bien malgré les épaulières que l’on avait généreusement distribuées avant la rencontre.
Au fur et à mesure, les visages se durcissaient et le peu que l’on avait mangé vous remontait à la gorge. Les coups sonnaient à chaque placage. Il espérait surtout ne pas se trouver coincé sous un empilage, avec tous ces corps lourds qui se laissaient tomber, les uns après les autres, pour meurtrir et châtier.
A la fin du match, alors qu’il reprenait confiance, une offensive générale des verts et blancs décala l’arrière vers la ligne, sur l’aile gauche.
«Raspou ! Raspou !...» L’ancien se laissa glisser au bord de la touche et, au dernier moment, offrit au débutant lancé à toute allure à l’intérieur, la balle d’un essai inespéré, pour lequel il plongea sur deux mètres, comme dans une piscine.
On l’aurait porté au triomphe.
«Dites, Maldoni, vous passerez jeudi au secrétariat… il y aura une petite enveloppe pour vous…»
La mère ne comprenait rien à cet argent, à ces coupures de journaux soigneusement rassemblées, à ces vêtements de prix achetés dans les boutiques de la rue de Paris.
«Est-ce que tu travailles, au moins en classe? -Tu sais, je ne suis pas fait pour étudier !... Je perds mon temps dans ce bahut, alors que le rugby pourrait me trouver une place tranquille dans un bureau, à trente mille par mois…»
Pour la nouvelle saison, on lui proposa une licence promotionnelle et on le fit entrer aux Ponts et Chaussées, à la subdivision de Monflanquin, sous les ordres d’un ingénieur débonnaire, dont la seule passion était de goudronner toutes les petites routes blanches du canton. Cela faisait moderne.
Les fonctions de Paul étaient assez mal définies mais l’on s’aperçut qu’il savait classer par ordre alphabétique, avec une dextérité inattendue»
Mauvaises passes Roman de Mario Graneri-Clavé Editions Loubatières ISBN: 2-86266-497-9 19€
Crédit photo: Ed Loubatières
|