L�Espace Berges, à Lorp, inscrit au titre des monuments historiques
Le moins que l'on puisse dire est que le large sourire qu'arborent François Ribat et Esther Descots respectivement président et secrétaire de l'Association «Aristide Berges» en me tendant un document officiel émanant du cabinet du Préfet de la région Midi-Pyrénées, Préfet de la Haute Garonne n'est pas feint.
Il est vrai qu'il y a de quoi être satisfait.
L'arrêté «portant inscription au titre des monuments historiques de la maison natale d’Aristide Berges, de l’ancienne papeterie de Prat du Ritou, de ses dépendances et annexes, des machines qu’elle contient et des installations hydrauliques qui lui sont liées, du tombeau des parents d’Aristide Berges, situés sur la commune de Lorp Sentaraille (Ariège), ainsi que de l’installation hydraulique dite prise d’eau de Pourlande, située sur la commune de Saint Lizier (Ariège)» a enfin été signé le 2 Octobre 2007.
Peut-être l'espoir du sauvetage de l'Espace Berges, situé tout autour de la maison natale d'Aristide Berges!
Il était temps, le séchoir à papier, bâti au XIXème siècle, un des deux encore debout en France, s'est effondré le 22 mars dernier suite à un coup de vent plus violent que les autres.
Créée en juin 1996 par d’anciens ouvriers papetiers et des passionnés des arts graphiques, l’association «Aristide Berges» se bat pour conserver ce patrimoine unique que sont la maison natale de la famille Berges, l’ancienne usine à papier et l’ensemble des installations hydroélectriques que l’ingénieur a installé le long de la rivière du Salat.
Les statuts précisent d’ailleurs que le but est bien de: «développer une activité culturelle permettant d'élargir l'information au public et d'acquérir les connaissances sur l'histoire de l'industrie papetière, base fondamentale de l'économie du Couserans, avec son prolongement naturel aux métiers des arts graphiques et de la communication»
C’est ainsi qu’a été créé dans la maison même d’Aristide Berges «l’Observatoire du papier, des Arts Graphiques et de la Communication»
MAIS, CONNAÎT-ON BIEN ARISTIDE BERGES?
Une fois que l’on a dit: «A. Berges, ingénieur français, né à Lorp (Ariège) en 1833, et mort à Lancey (Isère) en 1904, inventeur de la Houille Blanche», que sait-on vraiment de cet inventeur insatiable, (il a déposé 19 brevets internationaux) dont les premiers «faits d’armes» furent, à 21 ans, l’invention d’une machine à poser les pavés parisiens et la mise au point d’une pilonneuse à vapeur pour le revêtement d’asphalte autour de l’Arc de Triomphe?
Disons tout de suite que ce jeune surdoué bénéficie d’un bel atavisme. Son père, Pierre Berges, qui hérite à 15 ans du moulin à papier de Lorp acheté par son oncle en 1795 (on fabriquait alors entre 100 et 200 Kg de papier par jour), n’a pas hésité à aller espionner, avec la complicité de quelques vendeurs de chiffons (les «peilles» sont alors la seule matière première du papier), une des premières «machine à faire le papier en continu, d’une largeur fixe et d’une longueur indéfinie», à Essonnes.
Revenu au pays, il transmet les plans, de mémoire, à un mécanicien qui la reproduit sur le site de Lorp. Pour l’anecdote, notons toutefois qu’il ne faudra pas moins de quatre longues années pour qu’en 1839, la machine soit vraiment au point.
Le jeune Aristide fait de brillantes études qui commencent chez les Frères de la Doctrine Chrétienne de Toulouse et se terminent à l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures dont il sort second à 19 ans.
Il a décroché le bac à 15 ans et, détail amusant concernant son éducation religieuse, il sera élu 25 ans plus tard conseiller municipal de Grenoble sous l’étiquète de républicain, férocement anti-clérical!
Pour le moment, nous sommes toujours en 1852, et le jeune diplômé ne pense qu’à développer l’entreprise familiale. La même année, un dénommé Heinrich Voelter met au point la première machine à fabriquer de la pâte à papier mécanique utilisant de la sciure de bois.
A. Berges n’hésite pas et installe, dans l’usine de son père, une deuxième machine à papier utilisant, celle-là, cette fameuse pâte de bois. Cette machine fonctionnera jusqu’en 1902 !
Mais le jeune homme, boulimique de travail, en fait trop, et quand il veut révolutionner les méthodes de travail de l’usine en imposant, par exemple, le travail de nuit, son père, homme de caractère, se fâche.
Qu’à cela ne tienne, le jeune entêté remonte le Salat de quelques encablures et s’installe à Mazères où il conçoit la première râperie industrielle. Il a juste 20 ans, ne supporte décidément plus la proximité de la famille et s’exile à Paris.
Il se marie, en 1856, à Londres, faute d’avoir pu obtenir l’autorisation de son père (obligatoire à l’époque si l’on a moins de 25 ans). Cinq enfants sont issus de cette union: Achille-Pierre, Pierre-Aristide, Georges, Marguerite, et Maurice.
Il faut nourrir toute cette famille et Aristide travaille quelques années en qualité d’ingénieur-conseil en papeterie, et ne reviendra à Lorp qu’en 1863, le temps de déposer, le 25 mars de l’année suivante, un brevet sur un «défibreur à pression hydraulique» qui posera les bases, avec la machine à papier en continu, de la papeterie moderne.
Le tournant de sa vie se situe en 1867. Il part, son défibreur révolutionnaire sous le bras, dans le Dauphiné installer, à la demande d’un industriel grenoblois originaire du Massif Central, du nom d’Amable Matussière, une usine de fabrication de pâte à bois.
Montagnard de toujours, il tombe amoureux du pays et conçoit l’idée d’exploiter l’énergie des chutes d’eau à faible débit, en utilisant de grandes hauteurs de chute.
On savait depuis longtemps utiliser l’énergie de l’eau, mais personne n’avait encore osé construire, comme le fait Aristide berges, une conduite forcée de 200 mètres de dénivelé.
Il faut dire aussi qu’à cette époque, on ne savait pas encore riveter correctement le métal. Aristide utilisera en fait les techniques mises au point par Gustave Eiffel, né un an juste avant lui. L’installation est inaugurée en 1869.
Dans la foulée, et pour garantir un débit plus régulier, il monte à 1968 mètres d’altitude capter l’eau d’un lac et faire tourner ainsi son usine toute l’année.
Vingt ans après, il profite de l’Exposition Universelle de 1889 pour présenter une turbine couplée à une dynamo et invente le terme de «Houille Blanche»
Malgré les quolibets, les procès, les échecs (la municipalité de Grenoble ne retient pas son projet d’altitude et lui préfère, pour produire de l’électricité, une chute plus basse, mais à gros débit, installée sur les bords de la Romanche), malgré donc les jalousies et tous les problèmes qui se dressent sur sa route, il fonce toujours et crée, en 1898, la «Société d’Eclairage Electrique du Grésivaudan», véritable ancêtre de notre vénérable EDF.
Il fonde également la «Société du Tramway Grenoble-Chapareillan» qui transporte ses passagers à la vitesse vertigineuse de 20Km/Heure.
Quand il meurt, le 28 février 1904, la papeterie de Lancey produit 4.000 tonnes de papier par an ! Il est enterré dans son Sud Ouest natal, à Toulouse. au cimetière de Terre-Cabane, à Jolimont où son caveau porte l’épitaphe suivante «Aristide Bergès, père de la Houille blanche et Marie Cardaillac, l’inspiratrice idéale»
Mais il serait dommage de ne pas évoquer, dans ce rapide portrait d’Aristide Berges, l’homme qui se cache derrière l’ingénieur.
Comment ne pas parler du communicateur hors pair, peut-être un des pères de la «Réclame» ?
Armé de sa métaphore célèbre de la «Houille Blanche», il inondait les foires et autres manifestations industrielles et commerciales de prospectus, notices et catalogues vantant ses inventions. On lui prête même la paternité de la «Fée Electricité» !
Grand communicateur donc, mais aussi ami des arts. Il héberge pendant plusieurs mois, dans sa maison de Lancey, le peintre affichiste Alphonse Mucha, chef de file de «l’Art Nouveau» et autorise son fils Maurice à délaisser quelque peu l’entreprise (qu’il reprendra à la mort de son père) pour se consacrer à la peinture.
Maire de Villard-Bonnot de 1896 à 1902, Aristide Berges était un homme politique engagé que l’on pourrait qualifier d’utopiste militant.
Il fut un représentant exemplaire de ces ingénieurs de la fin du 19ème siècle qui pensaient, à l’instar du philosophe Charles Fourrier et de l’industriel Jean Baptiste Godin, entre autres, que le progrès industriel ne peut être dissocié du progrès social.
Ne déclarait-il pas, dans une de ses formules à l’emporte-pièce dont il avait le secret: «Le progrès doit servir l’homme, le kilo de papier à 1 franc pour développer la lecture, et 1 sou par lampe par jour pour que chacun ait l’électricité»
Photos: ©AriegeNews 2007 |