Recréation de femmes au Théâtre de l'Estive à Foix: «Hey Girl !»
Roméo Castellucci se glisse dans la sphère intime et observe l’éclosion de la féminité.
S’échappant de la gangue rose tendre de l’enfance, une adolescente se heurte aux idoles de l’éternel féminin, se cogne aux mythologies qui poinçonnent l’identité. Jeanne d’Arc, Juliette, Ophélie, Iphigénie, la vierge Marie... autant de figures gravées à même l’imaginaire collectif qui délimitent la silhouette de la «jeune fille»
Tour à tour guerrière, séductrice, esclave ou amante, elle passe par ces incarnations, tout en luttant contre ses chaînes, contre les emblèmes de la séduction... seule dans une inextinguible quête d’amour.
Hey Girl ! se déploie comme un rituel initiatique pavé de symboles, en une série de tableaux qui questionnent la féminité dans sa portée ontologique et son surgissement. Dans ce nouvel opus, le collectif italien va jusqu’au bout de la spécificité de son langage théâtral.
Toujours radical et iconoclaste.
«L’inspiration pour le titre de ce spectacle m’est venue un jour dans ma ville quand, bloqué à un carrefour, j’observais un groupe de filles attendant devant l’arrêt de l’autobus. Leurs sacs étaient bourrés et leurs visages fort maquillés.
Chacune attendait son autobus. Tellement d’espace autour. Elles ne se parlaient pas. Elles ne se regardaient pas. Dans l’attente du feu vert -à cet instant-là- le titre du spectacle m’est venu à l’esprit…»
«J’ai demandé à une actrice de travailler avec moi à partir d’exercices que je lui ai proposés. Je me suis aussi servi de ses propositions, et les répétitions ont duré deux mois, ce qui est exceptionnel pour moi puisque je préfère des répétitions très concentrées.
Il ne reste d’ailleurs qu’une infime partie de ce travail dans le résultat final qui est présenté au public parce qu’il a fallu trouver une structure capable de soutenir le regard et de toucher le spectateur.
Kafka disait qu’après un incendie, on voyait la structure de la maison brûlée et c’est en ce sens que j’emploie le mot structure. Il faut trouver l’élégance de cette structure, sa dynamique, faite de plein et de vide, et le rythme qui l’impulse, fait d’accélérations et de ralentissements.
Au final, il y a une forme que l’on peut appeler le corps du spectacle, celui qui doit embrasser le corps des spectateurs» Roméo Castellucci
Le travail de Roméo Castellucci est frontière entre le théâtre et les autres arts, entre la parole et l’indicible.
Son théâtre est construit comme un opéra sonore et visuel qui tend à réveiller en nous des perceptions et des registres émotionnels enfouis. Les tableaux provocateurs de Hey girl ! relèvent d’un théâtre qui ne craint pas d’«aller jusqu’au bout de son langage propre» , en organisant une nouvelle réalité autour d’images, de sons et de gestes sidérants.
Ceux-ci ramènent sur le devant de la scène les spectres qui hantent notre époque, qui peuplent notre propre amnésie vis-à-vis de la violence de l’Histoire.
Axé sur un portrait féminin, il s’adresse par analogie au genre humain car, comme dit Roméo Castellucci, Hey girl !, «c’est moi» La jeune fille, en se multipliant sur le plateau, est tel un prisme transparent qui montre toutes ses facettes en même temps, toutes les couleurs, toutes les températures, toute la variété des gestes possibles.
Ce corps d’une adolescente fonctionne comme une loupe qui permet d’observer la réalité abyssale d’une vie anonyme et la banalité d’une journée complètement étrangère à la grandeur des mythes, mais vécue ici comme une prière dans une grandeur renouvelée.
Apparemment centré sur les symboles du Moyen-Âge, il s’agit en fait d’une lutte libératrice contre les symboles à travers eux, pourrait-on dire, en considérant ceux-ci comme des éléments étrangers à la vie.
D’une respiration de plus en plus haletante, Romeo Castellucci crée un suspense d’une grande intensité, un tableau d’une beauté fulgurante, nous donnant à chaque fois matière à rêver, à imaginer, à recomposer pour nous-mêmes l’œuvre présentée.
Fidèle à sa conception du théâtre qui doit être une rencontre avec «des figures inconnues», inconnues mais si proches de nous qu’elles ne peuvent que provoquer un écho immédiat, le metteur en scène nous offre une nouvelle tragédie lumineuse et bouleversante.
Est-ce que Roméo Castellucci se retrouve dans cette femme qu’il met en scène ? «Oui car le spectacle n’est pas sexiste. Je me sens comme Flaubert qui disait Madame Bovary, c’est moi. Ce n’est pas un spectacle parlant d’une femme aux autres femmes»
Après une formation à l’école d’Agriculture de Cesena – sa ville d’origine –, Romeo Castellucci fréquente l’Académie des Beaux-Arts de Bologne, où il obtient un diplôme en peinture et scénographie.
En 1981, il fonde avec Claudia Castellucci et Chiara Guidi la compagnie Socìetas Raffaello Sanzio. Dans son œuvre, il repense entièrement la notion du tragique.
Sur le plateau, une forêt de signes précis et impénétrables à la fois, des images qui conduisent le spectateur jusqu’aux extrémités du spectre des couleurs et des sons: ses mises en scène proposent des lignes dramatiques qui se libèrent de la primauté du texte.
Il fait du théâtre un art plastique, complexe et visionnaire. Ce travail ne l’a pas empêché de se mesurer à quelques textes de la grande tradition dramaturgique de l’Occident, dont l’Épopée de Gilgamesh, la trilogie de L’Orestie d’Eschyle, Hamlet et Jules César de Shakespeare, Hänsel et Gretel des frères Grimm, Voyage au bout de la nuit de Céline, le Livre de la Genèse de la Bible. Il interroge ces textes de façon radicale et met en question l’essence du théâtre lui-même.
Texte, mise en scène, scénographie Roméo Castellucci Avec Sylvia Costa et Sonia Beltran Napoles Durée 1h15
«Hey Girl !» - Théâtre Vendredi 4 Avril 2008 à 20h45 - l’Estive - Foix Réservations: 05 61 05 05 55 - [email protected]
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