Isabelle Sandy: esquisse d�un destin
C’est lors de l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, exactement le samedi 30 mai, jour de béatification de Bernadette Soubirous, qu’une romancière ariègeoise, Isabelle Sandy (1884-1975)-, traça, au cours d’une conférence, les grandes priorités d’un Parc Naturel imaginaire qui aurait englobé dans son périmètre une partie des Pyrénées andorranes, ariègeoises et espagnoles.
Un Parc Naturel Européen avant la lettre en quelque sorte, un PNE de granit et de feu, enraciné dans la terre et l’étoile, bien plus vaste, bien plus audacieux que ceux existant ou projetés aujourd’hui, quatre-vingt ans plus tard, et dans lequel l’ours et la biche risquent sans nul doute de n’y point trouver un asile permanent.
Devançant donc très largement tous ceux désignés au XXIème siècle pour se pencher doctement sur la gestation de ce 45ème Parc Naturel français, ISABELLE SANDY a laissé à la postérité une empreinte philosophique prémonitoire, avec modern style et lyrisme, qui méritait- me semble-t-il- d’être redécouverte à quelques semaines de la prochaine date anniversaire de sa mort, le 7 mai 1975.
Une première rencontre avec un professionnel «du tourisme» en décembre 1911.
C’est à Paris qu’elle eut lieu. Le samedi 2 décembre, au soir, Isabelle Sandy rencontrait pour la première fois un certain Marcel Monmarché, critique artistique de profession mais surtout patron des fameux Guides bleus de France.
«J’étais alors, me raconta-t-elle plus tard, chez mon protecteur, le célèbre Théophile Delcassé dont vous avez certainement entendu parler (1). Il était ministre de la Marine à cette époque-là et je logeais chez lui, au 11 boulevard Clichy, auprès de sa fille Suzanne.
J’avais 27 ans, je débutais en journalisme, et j’allais éditer à compte d’auteur mon premier recueil de poèmes dans lequel j’avais fondé tous mes espoirs . Ce soir-là, accaparé par un gros dossier de son ministère concernant un programme naval récemment soumis aux Chambres, le ministre n’était pas sorti. (2)
Il avait travaillé jusqu’à la nuit tombante dans son bureau, puis nous avait conviés à lui tenir conversation dans le salon auprès d’un grand feu clair en présence de l’un de ses amis intimes qui revenait d’Andorre et de l’Ariège pour la troisième fois.
C’était ce fameux Marcel Monmarché, un homme trapu, déjà bien chauve, au parler chantant, tout étriqué dans son frac défraîchi qu’il avait mis sans doute pour rendre sa énième visite privée au ministre.
Il était venu ce soir-là pour parler de l’état d’avancement de la voie ferrée qui devait relier la France à l’Espagne en passant sous le Puymorens au prix de mille difficultés, au lieu dit L’Hospitalet. Les deux hommes avaient parlé un peu plus d’un quart d’heure en aparté au coin de la cheminée tandis que nous devisions Suzanne et moi avec Mme Delcassé qui nous avait rejoint.
Je revois très bien encore ce petit salon bleu sombre étoilé, la banquette Empire de moleskine rouge sur laquelle nous avions toutes les trois pris place face aux boulets de charbon disposés sur une grille.
Je me revois même en train de sursauter dans ma simple robe en Liberty gros vert quand ce Monmarché m’avait apostrophée avec sa grosse voix de basse enrouée, s’étant retourné vers nous trois dans une demi pirouette qui nous avait étonnées vu son âge:
«Mademoiselle Isabelle, vous qui venez aussi des Pyrénées ariégeoises, il faut que vous sachiez, puisque vous souhaitez vous lancer dans les grands reportages comme vos consoeurs en journalisme, que de nos jours, - monsieur le Ministre, qui est aussi député de l’Ariège, ne me démentira pas, j’en suis sûr !- tout le mouvement touristique pyrénéen, je dis bien «tout», évolue entre Luchon et Biarritz.
Et pas ailleurs, hélas ! Pour le moment ! Le trop petit nombre de voyageurs qui se rendent aux Pyrénées (sic) n’en visitent que la partie occidentale. C’est regrettable, mais c’est ainsi.
A part les quelques malades d’Ax les Thermes, d’Ussat les Bains, de Saurat près de Tarascon, pour quelques maladies intermittentes et rebelles, a-t-on jamais vu touriste assez hardi, assez dédaigneux des sentiers battus pour oser se lancer à travers les montagnes de l’Ariège jusqu’aux vallées austères de l’Andorre ?»
Et la jeune journaliste n’avait même pas eu le temps d’ouvrir sa bouche pour le contredire, que ce sacré Monmarché, balançant son verre de Bénédictine au bout des doigts, répondait à sa place comme à la cantonade:
Eh oui! Mademoiselle! Oui, c’est la triste réalité! Tout au plus, se hasardent-t-ils vers votre col de Port enneigé, quand ils trouvent un fiacre!
Et avouez-le, c’est bien rare d’en trouver un à Tarascon ! Alors à défaut d’ascension, par économie, ils se hasardent vers celui del Bouich, une simple hauteur souriante, près de votre village natal !(3)
Les Delcassé avaient souri en observant son silence médusé par tant de force persuasive. Ce gros homme aux bottes de sept lieues ne pouvait se tromper. Et c’est ce soir-là, que la jeune journaliste Isabelle Sandy résolut d’aller se rendre compte par elle-même si ce Monmarché disait vrai en parlant de son Ariège et de ses visiteurs.
Elle se promit même d’arriver jusqu’en Andorre si cela s’avérait nécessaire.
Mais les tragiques évènements du monde en ont voulu tout autrement. La situation militaire européenne s’était très vite dégradée, l’Allemagne s’étant créée une armée considérable dès 1912 avec 25 corps dont cinq stationnés en Alsace Lorraine.
Isabelle Sandy eut le temps avant la Grande Guerre de voir publier son «Eve Douloureuse» chez Lemerre, à 3 francs le volume. La critique, toute absorbée par les œuvres à caractère politique, lui pardonna alors, en cette époque troublée quelques «vagues bouillonnements» (sic).
Et c’est ainsi que notre Ariègeoise passa le cap d’un premier succès honorable en littérature, en mettant momentanément de côté sa réflexion touristique sur l’Ariège et l’Andorre.
C’est quatorze ans plus tard, en 1925, alors qu’elle était déjà bien sortie de l’anonymat littéraire avec plus de cinq romans à succès sur les Pyrénées (4) qu’Isabelle Sandy repensa, en retrouvant quelques notes manuscrites, à ce que lui avait dit ce Marcel Monmarché avant la guerre de 1914.
Elle l’avait d’ailleurs revu plusieurs fois entretemps à la Société des lettres et à la Sorbonne où il était préparateur en géographie physique. Toujours aussi entreprenant et aussi coquet.
Ces notes griffonnées avant la Grande Guerre sont à bien des égards dignes d’intérêt en ce début du XXIème siècle. A leur relecture après déchiffrage, elles apparaissent d’une modernité prémonitoire bien surprenante.
Elles sont,- à mon humble avis-, une esquisse de programme environnemental bien avant l’heure, une curieuse ébauche conceptuelle d’un tourisme en montagne plus que jamais d’actualité au moment «où le funiculaire met la cime à la portée du premier venu pour la déshonorer, où le Casino, le Palace, le dancing, attirent eux-aussi vers la grande Inspiratrice qu’est la montagne ariégeoise et andorrane ceux qui ne peuvent entendre ses leçons» (5) Mai 1925. Des espaces pyrénéens grand ouverts au silence, à la pensée, à la spiritualité.
C’est ainsi que quelques jours avant l’ouverture de l’Exposition Internationale des Arts décoratifs et industriels à Paris qui devait attirer, dès les trois premiers mois, des millions de visiteurs, l’appel d’une montagne aux étoiles de diamants était monté en Isabelle Sandy, en écho aux exhortations répétées de la rude voix de Monmarché qui l’avait embauchée dans l’organisation «régionaliste» d’un stand de l’Exposition.
Amicalement contrainte, cet écrivain de chez nous, - que l’Ariège et l’Andorre célèbrent conjointement en plaques de rue (6) – esquissa pour le stand sur trois grandes feuilles quadrillées un projet régionaliste, en quelque sorte la silhouette d’un pays pyrénéen utopique pour l’époque, destiné à être dévoilé au cours de ses trois conférences prévues durant l’Exposition, tout près de la fontaine lumineuse de Lalique à laquelle avait participé l’un de ses amis pyrénéens, un maître graveur encore peu connu à l’époque: Edouard Fornells, natif de Barcelone, dont les arrière-grands- parents étaient d’Andorre la Vieille.(7)
Voici donc quelques notes lyriques extraites de cette conférence d’Isabelle Sandy de mai 1925, qu’on devait tronquer quelques mois plus tard pour sa publication.
Une réflexion d’outre-tombe comme un appel lancé, à l’aube de ce XXIème siècle, vers nos contemporaines réflexions en matière d’environnement et d’aménagement de notre montagne:
«Voilà, mes chers amis, comme je concevrais, si j’en avais le pouvoir, les horizons montagneux de mon pays, qui sent encore les fleurs des champs: eh bien!
Dans mon grand espace pyrénéen, qu’est l’Ariège et l’Andorre réunies, -puisque le premier, en des temps anciens, régna sur l’autre avec l’un de nos Comtes de Foix-, les maîtres de maison vous accueilleraient sur le seuil de leurs auberges qui seraient toutes semblables à ces vieilles maisons provinciales, en pierres grises ou toutes blanches autour de leur chêne ciré et de leurs cuivres brillants, à la fois confortables et rustiques.
Ces sortes d’hôtels plus nombreux qu’immenses, s’ouvriraient non à la foule cosmopolite turbulente mais aux familles. Les chambres seraient simples et claires, les draps sentiraient la lavande et le torrent.
Sur la nappe plus blanche que fine, fleurie de bruyère et de houx, fumeraient les mets du pays: nos soupes incomparables parce que longuement soumises à l’ardeur contenue d’un feu de chêne, nos saucisses savoureuses au point qu’on les devrait primer dans un concours gastronomique, nos pâtés fondant comme beurre et parfumés à nourrir de leur seul parfum.
Et que dire de nos truites fraîches parce que pêchées à l’aube dans la rivière ou les lacs, de nos filets d’ours ou d’isards, de nos champignons encore suintants de rosée quand la casserole s’en empare?
Qu’importe après cela que nos poulets montrent un peu leurs vertèbres et que nos vins clairets n’égalent pas ceux de nos riches voisins de l’Hérault ou de l’Espagne.
Chaque pays doit rester lui-même, accueillir l’étranger en sa langue et non se plier aux usages de l’étranger! Je crains comme la mort pour nos Pyrénées ariègeoises le Palace cosmopolite et le jazz-band.
Nos aïeux paysans me font préférer la chaumière accrochée aux pentes violettes, la mule rétive et joyeuse de l’Andorre, le chant des clarines au fond des pâturages d’Arinsal ou d’Incles.
Que l’étranger qui veut comprendre cette montagne et se régénérer par elle prenne la mule ou le bâton: un beau paysage payé de mille fatigues est plus cher encore aux délicats.
Cette montagne que je rêve pour nous tous ne doit pas devenir le décor de théâtre de l’éternelle comédie humaine mais un asile, un temple à la voûte étoilée où le vieux Pan recevrait ses nouveaux fidèles.
Il sied que dans notre Ariège idéaliste ou dans cette Andorre étoilée quelques empans de terre bénie soient sauvés de la multueuse civilisation contemporaine dont certains asiatiques (sic) se hâtent de proclamer la faillite ; que cette terre enfin protégée soit régénératrice de la famille si menacée, qu’enfin l’artiste, las des cités, puisse faire chez nous ses haltes de silence sans lesquelles toute pensée s’exténue et meurt.
Ce serait douter de nous que de ne pas attendre de quelques réalisateurs l’érection de ces hôtels idéals où chanteraient l’accent du terroir, son parler catalan, ou occitan, sur les lèvres de servantes habillées de vieux costumes du pays.
Nos Pyrénées, terres de méditation, d’inspiration et de beauté, quel rêve doux à nos cœurs !»(8)
Que tous ceux aujourd’hui qui se targuent d’aimer nos Pyrénées plus qu’eux-mêmes, puissent se pénétrer de la philosophie spiritualiste de cette humble romancière de notre pays pour qui l’étoile et la montagne avaient valeur de signes forts pour notre humanité.
Jean-Claude Chevalier, professeur à l'Université d'Andorre Photo: maison natale d'Isabelle à Cos (Ariège) Illustration: fusain d'Isabelle Sandy par Sergi Mas Notes: 1.Delcassé Théophile , homme politique français né à Pamiers (Ariège) en 1852, mort à Nice en 1923.Député de l’Ariège, il sera ministre de la Marine pendant deux ans de mars 1911 à janvier 1913.Il déploya dans la gestion de ce département ses qualités d’activité organisatrice. L’immeuble qu’occupait Théophile Delcassé depuis 1887 à Paris et chez lequel logeait Isabelle Sandy, poétesse et romancière de l’Ariège et de l’Andorre, était sis au nº11 du boulevard de Clichy entre le passage Alfred Stevens et la place Pigalle. Il existe encore aujourd’hui.
2.Constatant que l’Allemagne mettait en chantier 4 bateaux de plus de 20.000 tonnes-ayant déjà 26 cuirassés en ligne-, que l’Italie en construisait quatre également, que l’Autriche, aux deux dreadnoughts sur cale à cette époque en ajoutait un troisième, que la Russie mettait en chantier également 4 cuirassés de 23.000 tonnes plus 3 autres à courte échéance, Théophile Delcassé vint à bout des réticences de la Chambre et surtout des représentants du Parti socialiste pour lancer la construction de deux nouvelles unités de cuirassés avec le Jean Bart et le Courbet en ce moment en construction dans les arsenaux de Brest et de Lorient. En 1920, les forces de mer françaises devaient être de 28 cuirassés, 10 éclaireurs d’escadre, 52 torpilleurs et 94 sous-marins !
3. Le village natal d’Isabelle Sandy est Cos, sur la route du Col del Bouich près de Foix. 4. En 1925, Isabelle Sandy aura déjà publié Chantal Daunoy, La Descente de Croix, Dans la Ronde des Faunes, -c'est-à-dire le cycle axéen-, puis Andorra ou les Hommes d’airain, L’Homme et la Sauvageonne. 5. Extrait du document original de 1925 : «Mes Pyrénées» d’Isabelle Sandy. 6. Citons à Andorre la Vieille «Passatge Isabelle Sandy» près du Cap del Carrer, «Carrer Isabel Sandy» aux Escaldes, rue «Isabelle Sandy» à Pamiers, ainsi qu’à Foix. 7. Edouard Fornells (1887-1942) Maître-graveur de Lalique. Voir « Andorra en el corazon » ou l’itinéraire d’un Maître-Graveur. Parution Andorre 2009. 8. Conférence inédite d’Isabelle Sandy 1925. |