Les petites histoires de Mélanie: les «infatigables» du Moyen-âge
Crédit illustation: Philippe Jarbinet
Au Moyen-âge, tout le monde voyage, à cheval pour la noblesse, accompagné d’une mule, d’une charrette pour les marchands ou à pied pour nombre d’autres, les routes souvent mal agencées, accueillaient leur flot de passants.
Les religieux, évêques et leurs doyens, visitaient leurs circonscriptions, l’abbé de Saint-Volusien de Foix contrôlait ses prieurés de Vals ou encore d’Unac au XIIème siècle, alors que les frères prêcheurs marchaient pour répandre la foi pour mieux tenir tête aux hérétiques.
Les pèlerins cherchaient à gagner une place au Paradis et priaient un miracle divin. Les laïcs, comtes ou chevaliers, cavalaient sur leurs fiefs, les croisés vers Jérusalem, alors que les marchands vendaient de villes en villes étoffes, draps de laine ou épices précieuses. Le monde médiéval était loin d’être figé.
Mais les piétons furent de ces infatigables voyageurs qui avalaient distances et dénivelés au fil de leurs vies. Dans son ouvrage Montaillou village occitan, Emmanuel Leroy Ladurie rappelle que le petit berger, «Pierre Maury, convoyait les «bonshommes» d’Ax jusqu’à Montaillou.
Il n’avait guère le cœur à prêcher en chemin, car la montée depuis Ax jusqu’au Pays d’Aillon est si raide qu’elle était capable de couper le souffle au parfait le plus bavard! En chemin on faisait quand même de bons casse-croûtes – pas toujours très liturgiques – entre Bonshommes et berger: on dégustait la ballotine de truites, la viande, le pain, le vin, le fromage.
On se payait du bon temps de Cathare à une époque où l’Inquisition n’avait pas encore étendu ses tentacules jusqu’à 1 300m d’altitude.»
Mais combien de kilomètres parcouraient ces hommes?
Les étapes ne peuvent s’évaluer en numéraire, mais s’inscrivent plutôt par rapport à des points de repère.
Encore une fois, les registres de l’Inquisition sont de précieuses sources, et à la question «combien de temps avez-vous mis pour parcourir telle ou telle distance?», la réponse pouvait être: «le temps qu’il faut pour aller d’Ax à Vernaux»…
Réponse bien évasive pour nous aujourd’hui! Cela devait représenter plus de 10km, parcourus en 3h ou peut être un peu moins.
Il n’est pas rare de faire 50km par jour ou de gravir les dénivelés sans sourciller. Ainsi, à Montségur, «les six années avant que le castrum ne soit assiégé par le roi de France», les hommes de Raymond de Péreille montent régulièrement vendre récoltes et vivres au château de Montségur, et gravissent sans aucun problème les 650m de dénivelé depuis Laroque d’Olmes jusqu’au pog.
Claudine Pailhès rappelle que le transport de marchandises à dos de mulet semblait moins gêné qu’aujourd’hui par le relief: «il faut avoir suivi jusque dans la solitude des grands cols et âpres chemins aux lourdes dalles, pour avoir une idée de la somme d’efforts qu’ils ont coûté». Ainsi, les bêtes et les Hommes circulaient fort bien sur ces montagnes.
Emmanuel Leroy Ladurie parle d’un «flot de migrants, pâtres, chômeurs et gavaches que les flux et parfois reflux de la transhumance des Hommes poussaient vers les contrées ibériques, les obligeant à franchir la ligne où divergent les neiges». «Pour ces grands marcheurs, il n’y avait plus de Pyrénées», chaque pas les rapprochant toujours plus de leurs voisins.
Les infatigables étaient en marche.
Dessins d’illustration: Philippe Jarbinet, issu du livre: Cathares en Languedoc, Nicolas Gouzy et Charles Peytavie, photographies Guy Jungblut, dessin Philippe Jarbinet, Éditions Empreintes, 2009 (bilingue anglais/français).
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