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Philippe Mousset, évêque de l'Ariège, pour une église décomplexée

© midinews 2014

Un an après son élection, l’engouement suscité par le pape François susciterait-il déjà un soubresaut spirituel dans le département de l’Ariège?

Face à une société déchristianisée, au catho-bashing ambiant et aux différents courants qui agitent l’épiscopat des évêques de France suite notamment à l’épisode du mariage pour tous, quelle image l'église souhaite t-elle donner de la famille, comment compte t-elle communiquer en direction des jeunes?
Le spirituelNous avons rencontré Mgr Mousset qui, au-delà de sa mission évangélique, représente à l’échelle du département de l’Ariège le spirituel et le temporel de la religion majoritaire dans un Etat laïc depuis la loi de séparation du 9 décembre 1905.

Après la fête de Pâques, vécue avec ferveur à Rome et avant la double canonisation des papes Jean XXIII* et Jean-Paul II où sont attendus plus de 800 000 fidèles le week-end prochain que pense-t-il de François qui par petites touches livre un «programme» spirituel, social et écologique pour une Eglise du XXIème siècle?

«C’est un changement providentiel! C’est un pasteur très proche d’un peuple d’une société, on bénéficie de son expérience. Son prédécesseur était plus dans l’enseignement, lui c’est un pasteur en immersion dans l’époque actuelle et c’est important.

Il a vécu son expérience de pasteur dans un pays qui n’est pas facile
(en Argentine il y a beaucoup de pauvreté, de problèmes dans la jeunesse, dans les familles). C’est quelqu’un qui a su aller au-devant des personnes, il n’est pas resté dans ses murs et a su montrer la route. IL nous invite à sortir, à ne pas avoir de complexe. C’est quelqu’un qui a le souci des petits, des pauvres, des faibles, il est très attentif et invite les grands de ce monde à être plus juste.

Il a lui-même choisi de vivre dans la solidarité, la simplicité. Cet impact du nouveau pape se ressent y compris dans l’Ariège, il donne une image d’une église moins recroquevillée sur elle-même, plus présente, moins déconnectée avec la réalité. Dire qu’il y a meilleure adhésion de la pratique religieuse c’est aller un peu vite mais c’est incontestable il y a une meilleure réception de l’Eglise, cela se perçoit de manière tangible
»
La politiqueD’un François à l’autre il n’y a qu’un pas… Alors que François Hollande a adressé ses vœux à la communauté musulmane pour l’Aïd, les observateurs ont noté qu’il n’avait pas souhaité une bonne fête de Pâques aux catholiques Français... alors deux poids, deux mesures?

Il n’aura échappé à personne et surtout pas à la presse, que le président de la République se retranche derrière la laïcité (voire pour certains l’agnosticisme fermé), rejoignant ainsi la tradition française positive du siècle des Lumières. Pour d’autres, l’indifférence de la classe politique à l’égard des catholiques (surtout depuis l’épisode du mariage pour tous) est une manière de faire la promotion de l’athéisme d’Etat.

Des postures aux antipodes de nos voisins européens et qui à quelques semaines des élections au parlement Européen en disent long sur la construction qui se prépare. Le premier ministre britannique David Cameron s’est affranchi de la fronde des intellectuels, osant parler de l’Angleterre comme d’un «pays chrétien»

La chancellière allemande Merkel, de son côté n’a jamais caché qu’elle était fille de pasteur et plaide en faveur des racines chrétiennes de l’Europe. En France un tel discours est plus difficile à tenir, on est bien loin de l’expression de Lacordaire (1841) «la France fille ainée de l’Eglise», reprise par Jean-Paul II en 1980 ou du Général de Gaulle qui se voulait l’héritier de la culture grecque et latine et de la religion chrétienne.

Sans renier l’évolution de l’histoire, le principe de laïcité de l’Etat français mais en tenant compte de nos appartenances et de l’histoire universelle, doit-on faire référence de ces racines chrétiennes de l’Europe?

Mgr Mousset est catégorique: «il est important de ne pas renier ses racines quelles qu’elles soient. Cela ne veut pas dire ne pas avoir un regard critique sur l’histoire. L’Eglise a eu par moment des attitudes répréhensibles et critiquables, Jean-Paul II que l’on va canoniser dimanche avait émis quelques repentances sur tel ou tel phénomène de l’histoire. Mais les racines c’est important il ne faut pas en avoir peur.

Si on renie ses racines, on peut aller en chercher d’autres et peut-être perdre certains repères rendant encore plus floue la situation. Nos racines ne sont pas une menace, elles sont au contraire une chance, elles peuvent contribuer à leur manière à la recherche d’une société meilleure. Elles peuvent y contribuer avec la laïcité. Je n’ai pas de problème dans mon ministère pour le vivre sans complexe avec mes convictions dans une société laïque.

Nous savons très bien que nous devons respecter ce cadre de la laïcité. Si on y réfléchit avec confiance, tel qu’il a été fait, cet espace laïc permet au contraire que chacun puisse apporter sa contribution sans l’imposer aux autres. C’est ainsi qu’on aura une société plus vivante, plus dynamique. Oser se rencontrer sans se craindre, n’ayons pas peu de débattre, de confronter, de voir ce qu’on peut faire ensemble pour construire une société meilleure et peut-être l’Europe de demain
»
L’Eglise face aux débats de sociétéLes nombreux courants qui agitent depuis des mois l’épiscopat se sont exprimés lors de l’assemblée de Printemps des évêques de France qui a eu lieu à Lourdes au début du mois d’avril. Après avoir perdu les ouvriers au XXème siècle, force est de reconnaitre qu’à force de faire preuve de cécité l’Eglise a perdu les jeunes et les familles surtout depuis les mutations impulsées par le gouvernement socialiste dans sa réforme en profondeur de la société.

On est loin de la génération Jean Paul II des années soixante-dix qui avait retrouvé la fierté d’être catholique… jeunes, vieux, familles se sont mobilisés contre des prélats ignorant ce mouvement, agitant pour certains la crainte d’une récupération politique ou pour d’autres pire encore reniant tout progrès sociétal. Face à cet épisode auquel l’évêque de l’Ariège a pris part, la parole circule à travers le clergé... une réunion à huit clos qui aurait même fait mine pour certains de miracle.

«C’est heureux que nous puissions entre évêques débattre de ces sujets. Nous ne sommes pas là marchant aux ordres. Nous sommes différents les uns des autres, un seul point nous unit, c’est la foi. Cette assemblée a permis un débat qui n’était pas programmé. Le débat était intéressant, les uns et les autres se sont positionnés par rapport aux familles. Il y a nos traditions à remettre en cause et la manière dont nous les communiquons.

Comment sommes-nous capables aujourd’hui de parler avec nos convictions en direction des générations d’aujourd’hui? Si on prend le temps de les écouter, de faire un chemin ensemble, je suis très surpris de voir combien les jeunes sont en attente de ces valeurs, il suffit de décrypter leurs attentes… oui on peut cheminer ensemble. Il y a des initiatives surprenantes dans les paroisses, des jeunes pour des questions de mariage ou de baptême acceptent de cheminer.

On s’aperçoit qu’ils ont souvent des clichés de l’Eglise, nous sommes surpris de leur accueil. Autre paradoxe, au sortir de fêtes comme Noël ou Pâques, cette année on n’a jamais eu autant de monde et beaucoup de jeunes présents aux messes dans des églises pleines. Peut-être que l’on a à apprendre à rencontrer ce monde qui vient à nous.
[…] il faut sortir de nos communautés aller porter l’évangile à l’extérieur»

Le département de l’Ariège souffre-t-il comme bien des départements en France d’une crise de vocation liée à la crise des pratiquants?

«La crise de vocation date de longtemps, aussitôt guerre il fallait un curé dans tous les villages car il y avait du monde. Aujourd’hui la crise de vocation est proportionnelle à la crise des pratiquants, on fait le rapport entre le nombre de prêtres (ils sont 37 en Ariège) et le nombre de pratiquants, c’est la même proportion, sauf que la géographie ne bouge pas.

Cette crise est liée à la crise de foi et de confiance, il faut redonner de la joie, c’est une des premières exhortations du pape François. Il y a des choses à créer au sein de notre communauté, tout est à réinventer…
»

*le 23 mai au matin les élèves du collège Jean XXIII de Pamiers organisent une manifestation autour de la canonisation du pape Jean XXIII

Laurence Cabrol | 25/04/2014 - 18:41 | Lu: 16258 fois