Désertification médicale: les dentistes, une espèce en voie de disparition en Ariège
24/11/2009 | 12:06
© MidiNews 2009

Il ne faut plus avoir mal aux dents sur le canton de Quérigut, de Vicdessos ou de Massat…

Quant au Pays d’Olmes, cet été le moindre abcès était traité aux urgences du CHIVA.

A l’heure où l’on parle de désertification médicale, du manque de médecins généralistes sur les territoires ruraux, on en oublierait presque les dentistes, pourtant tout aussi indispensables à la santé publique.

Les études et autres projections sur l’avenir ne sont guère plus optimistes, l’Ariège deviendra à terme un désert médical, il faudra faire des kilomètres pour se faire soigner par un praticien installé en ville et l’on reparlera d’une santé à deux vitesses…

Afin d’avoir une idée objective de la situation dans notre département, nous avons rencontré trois praticiens: Daniel Hézard, trésorier du Conseil de l’Ordre, Jérôme Salefranque, responsable départemental du CNSD, le syndicat majoritaire des chirurgiens dentistes, et Jean Pierre Stahl, chirurgien dentiste à Lavelanet en exercice depuis plus de trente ans.

Dans une étude de densité démographique sur la Région Midi-Pyrénées réalisée par l’ordre des Chirurgiens dentistes, les chiffres sont alarmants: en 2007 le département de l’Ariège comptait 82 praticiens pour 141 548 habitants, soit 1 praticien pour 1726 habitants.

En 2012, il faudra compter 1 praticien pour 2082 habitants et en 2020, 1 praticien pour 3374 habitants.

Certains cantons comme Foix-rural, le Volvestre, le canton d’Oust, celui de Vicdessos, de Massat ou de Quérigut n’ont pas de praticien (voir en annexe tous les documents).

Désormais on ne choisit plus son dentiste pour la qualité des soins qu’il prodigue mais pour la disponibilité de son cahier de rendez-vous.

A Laroque d’Olmes, une commune de 3500 habitants, il y avait encore trois praticiens en 2003, aujourd’hui il n’en reste aucun et c’est une surcharge de travail considérable... ils refusent tous les jours des clients et augmentent les délais d’attente.

Aussi, les patients mécontents préfèrent souvent faire 1h30 de route et se faire soigner à Toulouse que d’attendre ou/et souffrir plusieurs semaines avant d’avoir un rendez-vous en Ariège.

«Nous avons tous fait le serment d'Hippocrate, nous sommes avant tout des soignants mais notre situation n’est guère enviable, explique le Dr Hézard, à quelques jours de la retraite.

Il y a un réel mal-être des chirurgiens dentistes, je vois transiter des dossiers au conseil de l’ordre où les praticiens se plaignent de menaces, d’agressions physiques et verbales»

Depuis le début de l’année, la profession fait la grève des gardes afin d’interpeller les pouvoirs publics et les mettre en face leurs responsabilités, une grève passée bien inaperçue dans l’opinion publique mais dont le Dr Salefranque s’explique:

«Depuis une trentaine d’années, nous avons instauré un système de garde sur la base du volontariat […] ce système trouve ses limites dans leur dispersion géographique: j’ai par exemple reçu ici à Lézat des patients de l’Hospitalet.

Lors du réaménagement de la permanence des soins par Roselyne Bachelot, la ministre de la santé nous en a écarté alors que nous étions partie prenante […]

Aussi, puisque nous effectuons une mission qui n’est pas reconnue, nous avons décidé de suspendre cette activité de garde et depuis bientôt un an nous sommes en grève […]

Nous attendons à tout moment la réquisition du préfet […] Cette grève sera levée au 1er janvier 2010 sans pour autant que nos problèmes aient été solutionnés
»

Autre frein à l’installation et non des moindres, le fameux Numerus Clausus (voir en complément).

Cette loi de 1979 motivée par le baby-boom des années 60-70, vise à fixer directement par arrêté ministériel le nombre d’étudiants pouvant être admis en seconde année de médecine, mais également en odontologie, pharmacie, sages-femmes ou kinésithérapie.

Ainsi en 2009 pour l’université de Toulouse-Rangueil, la répartition était la suivante: 255 (médecine), 68 (odontologie), 32 (sages-femmes) 45 (masso-kinésithérapie).

A l’issue de la première année de médecine (il faut compter 6 modules de 510 heures avec une moyenne journalière de14h de travail pour les étudiants) les étudiants passent un concours, le PCEM.

«Autrefois, il s’agissait d’un simple examen, se souvient Jean-Pierre Stahl, aujourd’hui le Numerus Clausus, sur la forme d’un QCM, élimine les étudiants qui ont 12 de moyenne, des étudiants brillants qui pour la plupart ont eu leur bac avec mention.

Quant aux autres, ceux qui ont la chance de franchir cette épreuve, ils doivent souvent renoncer à leur vocation de chirurgien ou de pédiatre par manque de place et se retrouvent en kiné ou dentiste sans réelle passion.

Quand je suis sorti de dentaire, nous étions 120 à 130, donc 120 à 130 installations.

Actuellement, la profession se féminise (en odontologie, on est passé de 40,8% en 1985 à 50,9% en 2006), mais les filles préfèrent s’installer sur Toulouse ou les grandes villes de Midi-Pyrénées et elles partagent leur cabinet: on compte actuellement 63% de filles dans la profession et un fauteuil pour deux
»

Pour le praticien de Lavelanet, la solution réside dans un élargissement du Numerus Clausus: «il faut l’adapter au nombre de praticiens et limiter la libre installation.

Les villes sont certes attractives mais beaucoup de dentiste ne touchent pas le Smic […] les territoires ruraux le sont peut-être moins en matière de services (théâtres, culture, musées) mais les patients sont là !
»

Aujourd’hui face à cette demande qui ne peut être honorée, on fait appel aux dentistes roumains. L’école française de Bucarest est pourvoyeur de dentistes, là-bas pas besoin de commission de contrôle.

«Le nouveau concours prévu pour 2011 ne créera pas davantage de places, ajoute Daniel Hézard.

On a vu que les incitations fiscales ou matérielles (mise à disposition de locaux) n’avaient pas d’effets, mais les mesures coercitives en auraient-elles davantage?

Notre profession n’est pas suffisamment représentative, sur les 4200 dentistes de France, il n’y a qu’un député, Yves Bur, député du Bas-Rhin […]

Les jeunes préfèrent se positionner sur des créneaux plus rémunérateurs comme l’implantologie car un praticien qui ne réalise que de la dentisterie traditionnelle (sans prothèse) ne gagne pas sa vie […]

Certains sont tentés par l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne où les honoraires sont 300% supérieurs à la moyenne française qui a connu en cinq ans une revalorisation de 0,05%.

Quant à la nomenclature des soins, elle date de 1960, les techniques ont évolué, elle reste figée depuis plus de 40 ans !
»

Enfin, les jeunes préfèrent éluder toute forme de contrainte en réalisant exclusivement des remplacements: ils gagnent 30 à 40% du chiffre d’affaires du cabinet sans aucun frais (pas de Taxe Professionnelle, ni d’achat de matériel)…

Actuellement il n’y a pas de création dans l’Ariège et les anciens en âge de partir à la retraite n’arrivent pas à vendre leurs cabinets.

Une situation inextricable où le patient une fois de plus a l’impression d’être pris en otage.


Télécharger les documents annexes (PDF, 4,32 Mo)

actualites Ariege
auteur: Laurence Cabrol | publié le: 24/11/2009 | 12:06 | Lu: 16821 fois