Réintroduction du pastel en Ariège
L’Isatis Tinctoria est le nom scientifique du pastel, plante tinctoriale dont la culture, la préparation et surtout le négoce ont été à l’origine de l’étonnante prospérité du « Pays de Cocagne », de l’Albigeois, au Lauraguais en passant par Toulouse et les plaines de la basse Ariège.
Mais la gloire de cet «Or bleu de la Renaissance » ne dure que jusqu’au XVIe siècle où l’arrivée de l’indigo anglais provenant des Indes bouleverse la donne.
Aujourd’hui au hasard de nos promenades dans la région de Saverdun ou de Mazères, des champs de plantes à fleurs jaunes, de loin assez similaires au colza, ondulent sous le vent: il s’agit de champs de pastels dont on réintroduit la culture dans le département.
C’est en effet sous la houlette de Jean-Michel Léopold, chargé de projets diversification, que la Coopérative Agricole de la Plaine d’Ariège, davantage connue pour sa production de maïs ou de semences, finance en grande partie ce projet ambitieux.
Un projet certes téméraire puisqu’il s’agit de repenser et de repositionner la production agricole locale mais lucide car si l’on assiste actuellement à une baisse sensible des aides de la PAC aux agriculteurs, à très brève échéance, en 2013, Bruxelles limitera ses subventions, préférant davantage aider les projets que les productions.
De plus, avec la montée de l’écologie et des individualismes, les habitudes des consommateurs sont en train de changer: ils cherchent des produits plus naturels, des matières premières d’origine renouvelables dans un souci de protection de l’environnement et de développement durable.
Ce projet de réintroduction du pastel en Ariège s’inscrit bien dans cette démarche.
Le développement de cultures patrimoniales telles que le pastel permet de se repositionner sur des segments de la consommation qui se différencient de l’agriculture traditionnelle de masse: la culture du pastel fait partie des fondamentaux de l’agronomie, elle utilise un terroir, un climat et un savoir-faire particulier.
Les premières cultures de pastel venues d’Orient et d’Espagne apparaissent en France au Moyen Age en même temps que l’art de la tapisserie ou l’art vestimentaire: la multiplication des couleurs et des tissus sont à cette époque signe de richesse et de réussite sociale.
Le pastel arrive de Carcassonne, Albi, Toulouse (le « triangle d’or ») et s’installe dans les plaines d’Ariège, d’abord à Pamiers puis à Mazères où les terres sont légères et le climat peu rigoureux, suffisamment humide et relativement bien ensoleillé, permettant donc plusieurs récoltes.
Mais il est toutefois inexact de croire que le Lauragais et l’Albigeois ont été les seules grandes régions pastelières, la culture de cette plante utilisée pour la teinture a suivi les régions de production textile : la Thuringe (Allemagne), la Toscane (Italie), la région d’Amiens (le pastel est appelé « guède » ou « wède » dans le nord de la France).
La couleur bleu indélébile du pastel provient d’une longue série de travaux: après la cueillette des feuilles, il faut les broyer à la meule, la pulpe ainsi obtenue est mise à sécher pendant 6 à 8 semaines où une première fermentation se produit ensuite un espèce de gâteau appelé «coque»ou «cocagne» est façonné à la main et doit encore sécher avant qu’il y ait commercialisation. La plupart du temps ces coques sont encore écrasées et mouillées à l’eau croupie en vue d’une seconde fermentation:
«tout l’art consiste à contrôler et à conduire la fermentation, elle doit être assez forte pour oxyder le sucre des feuilles, car le produit colorant se dégage par élimination du glucose, mais ne pas dépasser ce stade faute de détruire ensuite le colorant lui-même» Encyclopédie de Diderot.
Cette culture nécessite un système commercial et financier complexe reposant sur des avances sur culture (comparable à celui de la production des tulipes en Hollande) et sur un grand nombre d’intermédiaires : en effet il faut un à deux ans pour produire le pastel, autant pour le commercialiser en tant que produit fini et réaliser les transactions.
Le marchand pastelier doit donc disposer d’énormes capitaux pour effectuer des avances de trésorerie aux producteurs ne sachant pas ce que réserve encore la récolte à venir.
Toulouse est la seule place bancaire importante de la région, banquiers, changeurs entretiennent d’étroites relations avec les financiers du Montpelliérain et du Lyonnais.
Rapidement, la Capitale du Languedoc va attirer l’essentiel du marché pastelier et certains grands marchands tels que Jean Boisson, Juan de Bernuy ou Pierre Assezat vont réaliser leur fortune sur cet «Or Bleu du Pays de Cocagne».
Aujourd’hui encore leurs demeures sont autant de témoignages de ce passé prestigieux: l’hôtel d’Assézat à Toulouse, l’hôtel Reynès à Albi mais également l’hôtel d’Ardouin à Mazères.
Cet âge d’or du pastel s’achève à la fin du XVIe siècle: les guerres de religion perturbent les circuits de distribution, en octobre 1560 un krach à Londres et Anvers fait chuter les cours mais surtout les anglais importent massivement l’indigo des Indes, riche en colorant et plus facile à produire.
Lors du blocus continental sous le 1er Empire, la France manque de l’indigo indispensable à la teinture des uniformes de l’armée. Napoléon demande alors à ses chimistes de le synthétiser, c’est le début de la chimie de synthèse (avec les français Chaptal et Berthelot mais surtout l’allemand Von Baeyer).
On est certes aujourd’hui bien loin des meules à pastel à traction animale mais la réintroduction de cette culture sur nos plaines n’est pas fortuite. Le pastel sera à terme une réelle alternative à la monoculture de masse et trois sociétés innovantes en font leur porte-drapeau.
Couleurs de Plantes, vise à relancer les cultures de plantes tinctoriales et des productions de matières colorantes d’origine végétale pour des utilisations industrielles et grand public. Adoptant une démarche résolument agro-industrielle, cette société travaille sur les néo-pigments de plantes, elle propose des extraits végétaux colorants, des colorants naturels, des pigments, des pâtes pigmentaires et des supports colorés couvrant la totalité de la gamme colorimétrique.
Bleu de Lectoure remet en valeur le pastel : culture, extraction et production de pigment pur, à l’usage des Beaux-Arts, de la déco, de l’industrie textile ou du secteur automobile. Cette société s’est volontairement orientée vers un marché haut de gamme et de création avec la fabrication de produits ennoblis par ce pigment.
Ces deux structures existent déjà depuis quelques années, leur savoir-faire dans le domaine textile ou industriel n’est plus à prouver. Leur développement dépend maintenant du marché. Sachant que le pastel sous forme de pigment se vend 150€ le kilo et qu’un seul pourcent du marché du jean représente à lui seul 5000 hectares de pastel, inutile de sortir de Polytechnique pour déceler de réelles opportunités dans la filière textile pour le pastel.
Mais l’avenir de cette plante réside également dans ses dérivés oléagineux à l’usage des cosmétiques. Avec les fleurs de pastel peut produire de 17 à 20 litres d’huile à l’hectare. Cette huile a des vertus dermatologiques et médicinales reconnues depuis l’antiquité (acides gras insaturés Oméga 6 et 9), elle favorise la cicatrisation et son toucher est d’une exceptionnelle légèreté.
Le développement de ces produits dérivés du pastel est assuré par la société Cocagne et Compagnie, où deux anciennes collaboratrices des Laboratoires de pharmacologie Pierre Fabre se sont lancées dans la création de la déjà célèbre ligne de cosmétiques « Graine de Pastel ».
La grande aventure du pastel permet également de tisser des relations partenariales, d’impulser une dynamique et un nouvel esprit d’entreprise : ainsi les producteurs sont incités à prendre des participations dans les sociétés en aval et des entreprises locales telles que la Société RECA peintures à Auterive jouent aussi le jeu en s’impliquant dans l’utilisation de ces pigments.
Au-delà des enjeux économiques, la réintroduction du pastel en tant que culture patrimoniale, écologique et novatrice sur un territoire dédié peut devenir également un formidable vecteur de promotion pour le département de l’Ariège.
Renseignements :
CAPA : Coopérative Agricole de la Plaine d’Ariège
Jean-Michel Léopold
Tél : 05 61 67 92 70
http://www.bleu-de-lectoure.com/
http://www.couleurs-de-plantes.com/
http://www.grainedepastel.com/
Crédit photos: CAPA Saverdun / STC Mairie de Toulouse
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