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Une montagne d'émotions: «Grougn...»
08/03/2013 | 18:23
© MidiNews 2013 - S. Grochowski

Je pourrais me permettre une pointe de colère et utiliser cette onomatopée pour vous raconter ma mésaventure du mardi 5 mars ou encore les moments de galère lorsque la foule de la très (trop?) haute saison touristique se donne rendez-vous sur Ax-les-Thermes et que l’on dépasse ce que l’on nomme en géographie la «capacité de charge d’un site»

Heureusement, la joie procurée par mes dernières sorties en montagne balaie d’un froufrou neigeux tout énervement incontrôlé et de toute manière inutile.

Pourtant, observer la masse des pratiquants de ski alpin se serrer sans se voir sur des centaines de mètres et progresser de quelques centimètres par minute pour accéder à leur Saint Graal du jour, la remontée mécanique, n’est pas exactement mon idéal montagnard et les notions de partage, d’adaptation et de plaisir qu’il véhicule.

Je suis triste de constater que la surconcentration issue des choix de développement de notre société pénalise l’Homme du bon peuple et le rend totalement désœuvré lorsque la station doit fermer pour laisser le vent s’engouffrer furieux au milieu des «œufs» ou des pistes et assurer ainsi sa sécurité.

Une fois de plus, je goûte avec délectation ma chance de vivre ici toute l’année, d’avoir appris à me débrouiller en montagne et de m’ébattre joyeusement hiver comme été, à l’abri de l’affluence oppressante à certaines périodes de zones touristiques attractives et le plus souvent… «fréquentables»

Car ne nous méprenons pas, j’aime les gens et les vacances sont une aubaine pour tous ceux comme moi qui vivent de l’économie touristique.

Mais comme me disait Fred, un participant d’une de mes dernières sorties en raquettes autour d’Ax-les-Thermes: «ici, dans le silence de ces grands espaces vierges et blancs, je comprends mieux ta volonté de fuir au plus vite la ville et les minutes qu’il te faut pour te sentir à nouveau à ta place au milieu de la nature». Touché!

Mardi 5 mars, je prenais pour moi quelques heures et m’écartais des grands axes routiers pour filer avec mon ami Manu au-dessus de Gourbit, petit village solitaire proche de Tarascon.

Le vent fort soufflant du sud en altitude imposait une balade à ski plutôt en forêt et en face nord. L’étang d’Artax et le Pic de Bassibié semblaient un choix judicieux pour profiter au mieux de ce moment de répit glissé adroitement au milieu des vacances scolaires.

Ce matin-là, je ressentais la fatigue d’une saison pleine débutée dès le milieu du mois de décembre. J’avais «enchaîné» les sorties en raquettes en Ariège comme dans les Hautes-Pyrénées ou les Pyrénées Orientales et le week-end précédent au-dessus de Font Romeu, entre Bouillouses et Camporells: trois jours de rêve avec un petit groupe rapidement au diapason de cette parenthèse pleine de grâce.

Bref, j’étais quelque peu distrait en me préparant près de la voiture. Je pose négligemment mon piolet sur une des branches d’un petit noisetier et termine de remplir mon sac: les couteaux à ski, le masque, la veste coupe-vent, la gourde et tout le reste…

Après une bonne demi-heure d’une montée forestière avalée rapidement, une pensée traverse furtivement ma caboche et je souffle à Manu: «m…., j’ai oublié le piolet dans l’arbre… J’espère que personne n’aura la mauvaise idée de se faire un petit cadeau…»

«Mais non, ça se voit que ce n’est qu’un oubli, vu qu’il est posé à côté de la voiture. On est en Ariège, quand même !» me répond mon acolyte pour me rassurer. L’affaire en reste là et nous profitons tranquillement de cette belle matinée.

Après une petite pause à la cabane près de l’étang, nous rejoignons la crête sous les acclamations d’un vent certes doux mais violent. Le sommet du Bassibié est proche. «On y va ?», me hurle Manu pour surmonter les trompettes venteuses.

Attiré par la belle pale que nous venons de gravir, je lui rétorque: «je ne vois pas trop l’intérêt sachant que le plaisir sera la pente juste en dessous»

Nous choisissons de renoncer au sommet, à la vue vers le sud et aux rafales sublimes autant qu’inutiles pour nous préparer à partir vers le bas.

Mon chien a bien saisi le changement de cap et se positionne prêt à bondir à côté de nous. Avec l’expérience, il a appris progressivement à s’écarter de la trajectoire pour éviter de nous gêner ou de se blesser avec les cares des skis… sauf durant quelques moments d’étourderies!

Et nous voilà dévalant de courbes en petits sauts, bientôt dans le bois à la neige épaisse, s’arrêtant pour permettre au chien de récupérer de ses efforts colossaux pour nous suivre…

Dans la partie basse de la forêt, le ski devient plus technique entre cailloux, murettes et taillis touffus. Heureusement, la neige est plus dure que dans la pente orientée est et nous parvenons sans trop de mal à la voiture.

Un regard rapide nous annonce la sentence: le piolet a disparu… Surpris plus qu’en colère, nous scrutons pour chercher des indices de passage. L’âne et la mule présents dans le pré à côté font mine de ne rien savoir et nous repartons un peu penauds vers la vallée.

De toute manière, c’est de ma faute, il suffisait que je sois moins distrait ce matin…»
Quand même, c’est fou de se dire qu’ici à Gourbit, il y a des voleurs !»
-«Parfois, dans les petits villages, il se passe des petites mesquineries… Et puis ce n’est que du matériel… Même si j’avais fait pas mal d’alpinisme avec ce piolet, ça ne m’empêchera pas de dormir !
»
Tu sais comment tu pourrais appeler ta prochaine chronique ?»
Non»
Grougn !»
Comme le nom de la belle crête où nous étions tout à l’heure au-dessus d’Artax? Ah ouais, pas bête…»

Stéphane Grochowski, Accompagnateur en Montagne
www.itinerance-pyrenees.com

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publié le: 08/03/2013 | 18:23 | Lu: 12191 fois