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Une montagne d'émotions: «Seul au-dessus des mélèzes»
29/03/2013 | 18:59
© MidiNews 2013

Encore quelques mètres à profiter de ces traces et je parviendrai en limite de ma «terra incognita» du jour, ou plus raisonnablement en butée de l’itinéraire tracé dans ce vallon par quelque montagnard plus matinal que moi.

Ici, il est tombé près de 80 cm de neige fraîche quelques jours plus tôt, arrondissant les reliefs jusqu’aux pointes acérées de ce granite flamboyant des confins des Hautes Alpes…

Et oui, en ce vendredi 22 mars, j’avais délaissé nos chères Pyrénées pour rendre une petite visite de courtoisie aux Alpes, entre un colloque dans l’Ardèche et une réunion à Grenoble.

Et comme Chateaubriand, annonçant presque honteux qu’elles n’avaient point subi ses destinées dans son poème intitulé «Les Alpes ou l’Italie», je déambulais les yeux ébahis au milieu de ces montagnes presqu’inconnues, errant sans but précis à la recherche du beau et de l’accessible.

Un peu plus tôt dans la matinée, j’avais hésité à prendre un forfait de ski aux Deux Alpes, renonçant dès l’arrivée à la station devant l’oppression qu’occasionnaient au creux de mon ventre tout ce béton et le fourmillement humain. Au sortir de la saison hivernale, je recherchais espace, douceur et silence.

Passant à La Grave, lieu mythique du ski free-ride, je rencontrais par hasard un ancien camarade d’étude avec qui j’avais usé les bancs de l’université de l’Ariège, presque quinze ans plus tôt.

Récemment nommé directeur de l’Office de Tourisme de cette commune du Parc National des Ecrins, Jean-Noël prenait quelques instants pour raviver nos souvenirs.

J’en profitais pour lui demander son avis dans ma recherche d’un itinéraire sauvage à suivre en skis de randonnée dans le secteur: «tu peux monter depuis le col du Lautaret au Pic des Trois Evêchés. C’est une classique mais la vue est superbe sur tout le massif de la Meije au sud et sur celui des Aiguilles d’Arves au nord !»

Le remerciant pour l’idée, je reprenais la route en fin de matinée en lui promettant de revenir passer quelques jours en sa compagnie à la découverte des mystères de ce massif imposant.

Passant le col du Lautaret, je décidais de poursuivre en direction de Briançon après avoir observé toutes les voitures garées dans le virage faisant office de parking à la course indiquée par Jean-Noël.

Décidément, je ne parvenais pas à m’engager sur un secteur aux traces si abondantes. J’allais presque renoncer à aérer les skis lorsqu’apparut sur ma droite un vallon aussi discret qu’attirant, s’enfonçant au-dessus de quelques chalets et d’un bois de Mélèzes vers l’ouest.

Je tournais au dernier moment pour rejoindre le village du Lauzet puis le hameau des Boussardes où je stoppais enfin mon véhicule. A proximité du torrent, il faisait déjà bien chaud à l’approche de midi. Une autre voiture et une trace de skis indiquaient une présence humaine raisonnable compte tenu de mon état d’esprit du jour.

Une grosse demi-heure plus tard, je dépassais les derniers mélèzes endormis par l’hiver pour prendre pied sur un petit replat. Quatre jeunes terminaient leur repas sur une vaste pierre déneigée. «Bon appétit et merci pour la trace !» leur lançais-je en arrivant à leur hauteur.

«Ça n’a pas été facile de parvenir jusqu’ici avec toute cette neige. On est montés un peu plus haut puis on a décidé de faire demi-tour pour profiter de la bonne neige avant qu’il ne fasse trop chaud» me retourna celui qui semblait le plus aguerri.

«Je suis des Pyrénées et je n’ai pas de carte. Pouvez-vous me dire comment s’appelle le vallon où nous nous trouvons ?»

Un peu étonné de ma dernière question, le même jeune homme reprit la parole: «c’est le vallon de Fontenil et le sommet, là derrière, c’est la Pointe de l’Etendart. C’est étonnant de croiser quelqu’un en ski sans carte…»

Ne pouvant que lui donner raison, je le remerciais et poursuivais encore quelques minutes sur leurs traces avant d’enfoncer mes spatules dans cette neige vierge…

Avec le redoux important du jour, je savais que je ne parviendrai pas au sommet de l’Etendart, le versant étant trop raide et le risque élevé de déclencher une avalanche au-delà de 35° de pente. Je poursuivais lentement jusqu’à un nouveau petit replat, suant à grosses gouttes en enchaînant les conversions, la neige collant de plus en plus sous mes peaux synthétiques.

Il était temps de grignoter ces beaux morceaux de terrine et de Beaufort achetés plus tôt à la Grave. Les skis posés en travers dans la neige profonde, je goutais sur ce banc improvisé ce plaisir solitaire.

J’étais heureux, seul au-dessus des mélèzes et des hommes, et savourais ce moment ensoleillé d’égoïsme montagnard, simplement titillé par l’envie de dévaler les mètres durement gagnés à la montée dans des courbes aussi jouissives qu’éphémères…

Stéphane Grochowski,
Accompagnateur en Montagne
www.itinerance-pyrenees.com

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publié le: 29/03/2013 | 18:59 | Lu: 6145 fois