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Gendarmerie: une soirée avec les «experts» de l'identification criminelle

© midinews 2015

A peine le temps de rentrer de la vallée du Vicdessos sur une découverte de cadavre, de déposer des prélèvements, le fourgon blanc de l’identification criminelle ressort en trombe du groupement de Gendarmerie de Foix et file sur une autre affaire.

A son bord, Daniel* est un des techniciens en identification criminelle à la BDRIJ. Ils sont quatre «TIC» au sein de la cellule d’identification criminelle de l’Ariège, tous brevetés «montagne» grâce à une formation dispensée par le PGHM.

Ce militaire a servi pendant trente sept ans dans la Gendarmerie nationale et s’est aussi engagé dans des unités particulières, celle des «Weapon Intelligence Team» pour le compte de l’OTAN, de l’ONU, en Afghanistan ou ailleurs.

Un travail bien particulier dans le cadre d’opérations extérieures, au plus près des scènes de guerre, en fait toujours une «cible privilégiée»

Toutes sirènes dehors nous nous dirigeons donc vers Montesquieu Volvestre où la brigade locale a découvert un cadavre.

Une mort violente selon les premières indications. Un médecin s’est déjà rendu sur place, «l’humanitaire prime sur le judiciaire» A partir du constat de décès, plus personne n’est autorisé à approcher les lieux avant l’intervention de la CIC.


Un métier entre archéologue et chimiste
«Est-ce un suicide, une scène de crime il est encore trop tôt pour se prononcer et dans ce métier il ne faut pas  partir avec des idées préconçues ou des a priori sur les faits,  explique ce professionnel qui travaille en relation avec la brigade locale et la brigade de recherche de St Girons.

Il faut être en capacité de gérer seul la scène du crime et prendre la mesure des choses dès le départ. Bien que tous les éléments factuels concordent pour la thèse d’un suicide, le parquet me demande un autre regard, plus technique.

Ici cela ressemble à une mort simple, s’il le faut la science va nous aider à éclaircir les zones d’ombres
»

Dans le véhicule de l’identification criminelle, GPS, radars, combinaisons, frigo pour conserver les prélèvements et différentes mallettes répondant à des domaines d’investigation très précis: sang, salive, tissus, traces organiques, empreintes digitales, moulages…

Un véritable laboratoire mobile qui facilite la tâche des TIC sur des enquêtes dont certaines peuvent durer plusieurs jours, éloignées de la plate forme d’attache.

«Nous avons du matériel adapté à toutes nos missions : des panoplies pour comprendre les incendies, les explosifs, pour faire de l’anthropologie (identification des cadavres par les dents) tous types de moulages […]

Nous devons être en capacité de travailler sur des traces latentes (tout ce qui est visible à l’œil) ou sur de l’infiniment petit (des cellules épithéliales ou de l’ADN) […] on doit être en mesure de manipuler le burin comme le coton-tige ou le microscope électronique, de travailler partout , dans n’importe quelle circonstance, sur n’importe quelle scène de crime.

C’est un métier polyvalent où il faut savoir gratter la planète mais aussi travailler en laboratoire avec du matériel très précis car la science nous aide beaucoup dans nos missions
»

Rien n’échappe à ces professionnels des scènes de crime
Arrivé sur place, Daniel revêt une combinaison jetable et prend son sac à dos, 30kg de matériel indispensable pour travailler sur site sans perdre de temps et lire «la carte dans le désordre domestique»

Les enquêteurs font remonter les éléments de l’enquête de proximité (témoignages, impressions, odeurs, ressenti)  auprès de l’expert, ils ont procédé au gel des lieux afin d’éviter toute déperdition de traces ou indices, recueilli des renseignements sur la victime, une personne âgée morte par arme à feu.

Triste bilan : 12 morts violentes en 15 jours
«La présence d’une arme à feu près du corps découvert dans une chambre laisse penser que la victime s’est donné la mort par arme à feu. Les constatations faites sur le corps sont destinées à découvrir des éléments chimiques résultant des résidus du tir (des prélèvements de poudre par tamponnage sont réalisés sur les mains de la victime). 

Le visage est encore reconnaissable, on peut dire que nous sommes sur un tir à bout touchant appuyé sur la tempe. Au moment du coup de feu les projectiles et les fumées de combustion ont laissé une marque reconnaissable (un tatouage), le constat exclut l’intervention d’un tiers.

Nous avons retrouvé des cartouches du même calibre (calibre 14) stockées dans une armoire. La personne était enfermée de l’intérieur dans son domicile.

L’homme avait préparé dans une autre chambre des vêtements de rechange (il avait préparé son suicide) ; on sait qu’il était debout quand il a appuyé sur la gâchette, il y a eu éclatement du crâne au regard des impacts sur le plafond et des projections osseuses et cervicales dans la pièce.

Les éléments matériels ont été collectés. La brigade locale et l’unité de recherche ont fait un environnement : ils ont comptabilisé les faits, les éléments matériels, la situation psychologique dans laquelle la personne se trouvait, généralement c’est à partir de là que l’on trouve l’élément déclencheur provoquant le passage à l’acte.

Ici une personne âgée isolée, sa fille vient de lui apprendre son prochain placement en maison de retraite, l’intéressé ne veut pas partir de chez lui et met fin à ses jours. C’est comme bien souvent un drame de la vieillesse et de la solitude. Malheureusement l’hiver c’est souvent le cas
»

Avant tout faire éclater la vérité
Tout semble concorder et Daniel appelle le procureur en présence des enquêteurs pour faire constatation de suicide : la procédure de découverte de cadavre avéré a conclu à un suicide.

Le médecin arrivé sur la scène avait mis un obstacle médico-légal (un OML dans le jargon, c’est une procédure sur mort violente obligatoire quand la mort n’est pas naturelle) avant qu’intervienne le TIC.

Selon les orientations qu’il donne suite à ses constatations, le procureur lève l’OML ou bien oriente l’enquête vers un examen plus approfondi (une autopsie qui ne pourra être réalisée qu’à l’institut médico-légal de Toulouse par deux médecins légistes) 

«Il y a une fiche de liaison entre le médecin et les enquêteurs explique Daniel, elle est jointe à l’acte de procédure. L’OPJ signe ensuite le PV pour pouvoir procéder à l’inhumation du corps rendu à la famille… pendant toute mes interventions, je n’ai qu’une bible c’est le code de procédure pénale »

Un métier passion qui demande aussi de prendre de la distance face à la réalité des faits car on peut être confronté à des  homicides terribles, des scènes de barbarie qui font les gros titres de la presse.

Il est intarissable sur son métier, une passion qu’il vit et fait partager en toute humilité. Sur le chemin du retour, aux alentours de 21h, «l’expert» reçoit un autre appel. Cette fois c’est la brigade de Lavelanet.

Même registre, il s’agit de la découverte d’un cadavre. L’environnement laisse penser que les faits ont eu lieu dans un milieu très défavorisé. On demande l’intervention du TIC pour déterminer les causes de la mort et ses circonstances.

Mais il n’y a pas d’électricité dans le logement et c’est muni d’une frontale que Daniel va procéder aux premiers relevés avant de déployer des moyens plus lourds (un groupe électrogène)…La soirée est loin d'être finie pour le technicien d’investigation criminelle.



Le pôle judiciaire départemental de l’Ariège


Créé en février 2013 et constitué de 28 enquêteurs, il regroupe l’ensemble des unités de recherches de l’Ariège (brigade de recherche de Foix : Pamiers, brigade de recherche de St Girons, brigade départementale de renseignements et d’investigations judiciaires de l’Ariège).

Il s’affiche désormais comme l’acteur incontournable de l’exercice de la police judiciaire dans le département.

Directement placé sous l’autorité de Loïc Kervoerc, l’officier adjoint en charge de la police judiciaire sous couvert et contrôle du commandant de groupement, la force de ce pôle repose sur deux qualités complémentaires : l’implication de ses enquêteurs et la synergie des moyens.

Parmi les spécialistes de la brigade départementale de recherche et d’investigations judiciaires (BDRIJ), les techniciens en identification criminelle ou TIC qui travaillent au sein de la cellule d’investigation criminelle (CIC).

Mis sur le devant de la scène par les séries américaines qui donnent de ces experts une vision souvent éloignée de la réalité, ces officiers ou sous-officiers de la Gendarmerie nationale sont des OPJ (Officiers de Police Judiciaire) formés au centre national de Formation de la police judiciaire (CNFPJ) de Fontainebleau et à l’institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) de Rosny-sous-Bois.

Leur formation se poursuit ensuite de façon continue à raison d’un recyclage de trois semaines tous les cinq ans.

Leur mission est principalement d’organiser les constatations sur les lieux d’un crime ou d’un délit, rechercher les preuves matérielles au travers d’opérations techniques et scientifiques, prélever des indices et les exploiter.

Certains sont plus à l’aise sur les scènes de crime, d’autres avec les nouvelles technologies ou les portraits robots, les empreintes digitales, les armes à feu, les véhicules ou le laboratoire.

Ces experts de terrain sont en général après les coupables, les premiers sur les lieux du crime, ils sont les seuls à pouvoir s’approcher afin d’isoler puis collecter les indices avant les faire «parler» en laboratoire.

Qu’ils travaillent sur un homicide, un cambriolage, un incendie criminel, rien ne doit leur échapper. Les éléments d’ambiance, les témoignages recueillis par unités des brigades de recherche, les moindres indices sont passés au crible.

Leurs compétences et leur niveau d’expertise sont tellement importants qu’ils deviennent une référence incontournable dans la prise de décision des magistrats. Il arrive même qu’ils sortent de leur anonymat pour témoigner au cours  des procès d’Assises.

*Pour des raisons de confidentialité et afin de préserver sa sécurité, «l’expert» Daniel a été flouté sur l’ensemble des images

Laurence Cabrol | 05/03/2015 - 19:28 | Lu: 37961 fois