Patrimoine les pieds dans l�eau
Pour sa neuvième édition la Journée du Patrimoine de Pays a pour thème «le Patrimoine au bord de l’eau» et cette année elle est associée conjointement à la Journée des Moulins le dimanche 18 juin 2006.
Une initiative ayant pour vocation de faire prendre conscience au public de la richesse et de la diversité du patrimoine non-protégé en France et plus particulièrement celui des moulins, qu’ils soient à énergie hydraulique ou éolienne.
Il s’agit donc ici du premier article d’une série visant à redonner ses lettres de noblesse à ce patrimoine bâti, qualifié injustement de «petit patrimoine» ou encore de ce patrimoine naturel au bord de l’eau souvent méconnu ou ignoré. Dans les vallées ariégeoises, la force hydraulique des moulins a permis le développement de bien des activités jusqu’à la révolution industrielle et les progrès techniques du XIXe siècle: filature, papeterie, moulin à foulon, moulin à farine, scierie, moulin-forge. A l’entrée du hameau de L’Espine (commune de Fougax et Barrineuf) sur la route menant aux Gorges de la Frau, un moulin à eau datant du XVIIIe siècle, en parfait état de conservation grâce aux bons soins que lui prodigue son propriétaire, permet de comprendre le processus de transformation du grain en farine.
Sous l’ancien régime, seul le clergé et les nobles sont habilités à posséder un moulin et en tirent des impôts indirects conséquents (les banalités : impôts au four, au moulin et au pressoir).
A la Révolution, en même temps que s’installent les nouvelles entités administratives, il y uniformisation du système décimal: dans notre région le litre, décalitre se substituent au setier, à la pugnère ou au boisseau …et le meunier qui se payait 1/16ème du grain amené ne se paie plus qu’1/32ème après 1791. Cependant en invoquant la coutume il continuera encore longtemps à utiliser les anciennes mesures, surtout à la campagne ! A partir de la Révolution française et de l’abolition des privilèges tous les particuliers peuvent désormais se porter acquéreur des anciens moulins devenus biens nationaux ou demander auprès des préfecture de chaque département l’autorisation d’en construire un.
C’est le cas pour des frères Courrent à l’Espine. Mais à cette époque la vallée de l’Hers est rattachée à la Préfecture de l’Aude et au district de Quillan. Sachant qu’il faut trois jours pour aller à Quillan, les habitants font une pétition pour être rattaché à l’Ariège et au district de Mirepoix, plus proche.
En attendant que cette affaire administrative se règle, les deux meuniers ne sachant vers quelle autorité se tourner, décident de construire leur moulin sans demander aucune autorisation à personne.
Une fois leur moulin construit (1795), il fonctionne quelques temps avant que les voisins ne se plaignent des nuisances qu’il occasionne: bruit, inondation des parcelles à chaque crûe de la rivière, etc ... Si bien qu’une pétition arrive sur le bureau du préfet de l’Ariège, surpris d’apprendre qu’un moulin à farine a été construit sur l’Hers sans son agrément.
Il délègue l’ingénieur Mercadier pour mener une enquête sur place. Celui-ci dans son rapport mentionne qu’il y a bien à l’Espine un moulin à farine et que le dit moulin «crée beaucoup plus de besoins que de nuisances». L’affaire est renvoyée à Paris au ministère de l’intérieur et c’est par un acte officiel de 1803, signé du premier consul Bonaparte, que le moulin de l’Espine est enfin autorisé à fonctionner (ouf !). Pendant tout le XIXe siècle il reste dans la famille Courrent qui en 1891, sans héritier, le vend à un garçon meunier originaire du hameau, arrière-grand-père de l’actuel propriétaire Jean-Claude Marquis.
Le moulin tourne nuit et jour, c’est un lieu de vie et de liberté, tous les habitants du village s’y retrouvent et ont l’habitude de raconter les histoires du pays. Il est vrai que le pain fait partie de l’alimentation quotidienne et la farine ne conserve pas longtemps, d’où la nécessité de ne faire moudre que la quantité nécessaire à la consommation de pains et de galettes de la semaine, quitte à revenir chez le meunier régulièrement. Le moulin n’arrête sa production qu’en 1936. Avec le progrès, les minoteries et les machines industrielles ont fait leur apparition… on est loin de l’artisanat et du quintal à l’heure ! Si bien qu’il y a surproduction de farine et «contingentement».
Le gouvernement propose aux meuniers moyennant finance d’arrêter de moudre et deux minoteries se partagent le monopole de la farine.
Cette mesure est toujours valable en 2006, ce qui explique que des moulins comme celui de l’Espine, en parfait état de fonctionnement ne puisse moudre que du maïs et à fins exclusivement pédagogiques... Comme dit le proverbe «changez de meunier, vous ne changerez pas de voleur», les meuniers se payaient sur le grain que les particuliers leur portait à moudre, «la pugnère» (la poignée plus ou moins lourde selon les cas), avec le progrès, les techniques ont changé mais le monopole demeure. Cependant on ne s’improvise pas meunier, il y a un savoir-faire qui vient des anciens et l’amour du travail bien fait. Jean-Claude Marquis nous avoue que c’est le meunier de Mursol (au dessus de Montferrier) qui lui a transmis son «coup de main», pour régler les meules et tous les mécanismes du moulin ou refaire une pièce usée.
Mais ce passionné d’histoire et de brocante a également passé beaucoup de temps à chiner et négocier tous les objets du quotidien qui sont exposés au moulin, cela va de la «toudeille» à remuer le millas, aux collections de mesures à grain ou de pots à farine, en passant par une magnifique balance de moulin entièrement faite à la main et provenant d’une abbaye cistercienne... Un véritable écomusée de la meunerie au XVIIIe siècle à venir découvrir avec les beaux jours. Dans le cadre de la Journée Nationale des Moulins, le 18 juin, le Moulin de l’Espine sera ouvert de 10h à 18h, ainsi que tous les moulins du département. Renseignements auprès du propriétaire et visite toute l’année sur rendez-vous: 05 61 67 54 18 (après 18h). |