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Gilles Tosello, celui qui refait la grotte de Chauvet: un travail au coeur du mystère de l'humanité

© midinews 2014

On lui doit la reconstitution d’un grand panneau de la grotte de Marsoulas, il a travaillé au centre d’interprétation de la grotte du Mas d’Azil mais aussi sur les grandes expositions du parc de la Préhistoire à Tarascon sur Ariège.

Gilles Tosello est diplômé en arts graphiques et docteur en Préhistoire (membre de l’UMR Traces à l’Université de Toulouse II). Ses recherches portent essentiellement sur l’art paléolithique. Depuis 1998 il est associé aux travaux de la grotte de Chauvet aux côtés notamment de son épouse Carole Fritz, préhistorienne mondialement connue avec qui il a travaillé sur le panneau des chevaux, un ensemble de panneaux de 45m2.

Choisi pour reproduire la fameuse grotte ornée inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO mais désormais fermée au public, les peintures de Gilles Tosello seront installées dans une réplique, la caverne du Pont d’Arc qui ouvrira en 2015.

C’est dans son atelier du quartier de Borderouge, au nord de Toulouse que nous l’avons rencontré. Il travaille avec Bernard Toffoletti, spécialisé dans le décor de cinéma. Gilles donne les derniers coups de pinceau à de grands panneaux en résine époxy reproduisant dans la moindre aspérité les détails  des parois de la grotte de Chauvet, rendue célèbre pour les fresques réalisées par l’homo sapiens il y a près de 36 000 ans.

Selon le préhistorien ariégeois Jean Clottes, le premier à l’avoir expertisée, il faut reconnaitre que sa découverte par des spéléologues en 1993 a un peu rabattu les cartes. «C’est de très loin la plus grande caverne ornée connue dans le monde parmi les sites les plus anciens de l’art pariétal. Sa qualité suggère qu’il y a eu dans cette grotte, un ou plusieurs grands maitres de l’histoire de l’art. En Europe sur quatre cents sites d’art pariétal, trois sont au top. Chauvet, Lascaux (Dordogne) et Altamira en Espagne. Mais ces deux derniers sont plus récentes d’au moins dix à quinze mille ans»

Plus de 400 lions, chevaux, bisons, cerfs, mammouths courent sur ces parois et hantent jour et nuit depuis le mois de mars la vie de Gilles Tosello qui y voit un formidable travail de fin d’étude. «Après avoir travaillé aussi longtemps sur la grotte, me demander d’en réaliser un fac-similé, restituer au plus proche les parois et les dessins, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux.

[…]  mais quelle responsabilité sur mes épaules. Cette grotte ornée est une pièce majeure dans l’histoire de l’humanité en l’état actuel des connaissances , avoir à faire la copie des panneaux principaux de cette caverne c’est très lourd à porter, je me sens investi d’une mission : montrer à quel point les hommes préhistoriques que l’on a toujours tendance à imaginer habillés de haillons dans un monde hostile , se préoccupaient déjà d’esthétique, étaient capables de raconter un récit en images avec une expression artistique complètement maitrisée…à aujourd’hui c’est le moment le plus forts de ma carrière
» avoue le préhistorien illustrateur.

Une technique de reproduction bien éprouvée
La technique  de reproduction se divise en plusieurs étapes : d’abord la restitution des reliefs de la paroi réalisée dans le Périgord : «les 8000m2 de la grotte originale seront compactés dans les 3500m2 de l’espace de restitution. C’est un atelier spécialisé en Périgord qui réalise les panneaux à partir des relevés au laser du géomètre (ils sont réalisés en béton projeté et résine). Les coques nous sont ensuite livrées pour la décoration définitive»

Gilles Tosello allie talent artistique et rigueur scientifique. Il travaille à partir de fichiers  3D projetés sur les moulages, de photos  et des techniques employées par les hommes préhistoriques: «l’homo sapiens avait des techniques très élaborées, il savait exprimer le mouvement, la perspective, il utilisait le relief de la paroi pour donner vie et volume à leurs représentations. Le choix le plus simple était d’utiliser les mêmes outils : il s’agissait de dessin au fusain et estampe. Nous avons utilisé du charbon de bois et pour le pigment de la roche des pigments naturels (encre rouge, terre de Sienne)…le fusain donne un côté à la fois charbonneux et fragile qu’il faut transcrire sur la paroi (nous avons fait beaucoup d’essais sur la résine). Ici à Chauvet la superposition des animaux est déroutante, il y a une construction par étage qui donne ce côté de prolifération un peu comme certaines fresques égyptiennes. Je me suis replacé dans la position du chercheur pour rétablir la chronologie des évènements et dérouler ce fil d’Ariane»

Un bouillonnement artistique sur les parois de la grotte de Chauvet
Pour Gilles Tosello il y derrière ces représentations des génies de l’histoire de l’Art c'est-à-dire des gens qui se préoccupaient non seulement de restituer des animaux ressemblants mais aussi qui se penchaient sur la technique de la représentation de groupe : comment on fait un troupeau, une scène de chasse.

«Il y a beaucoup de questions et de solutions plus ou moins abouties. Dans cet univers presque uniquement animalier on remarque une présence humaine féminine réduite à des jambes, un bassin et un triangle pubien, étroitement associée à l’avant train d’un bison et d’un lion. Ce trio montre dans l’intention qu’il y a un lien étroit entre la vie, la reproduction des hommes et la vie et la reproduction des animaux, ce qui est logique dans une société de chasseurs-cueilleurs»

Une autre interrogation se pose, à savoir si c’est une seule personne qui a conçu ces panneaux ou plusieurs. «Il n’y a pas eu comme on pourrait le croire un long apprentissage du dessin qui serait fait sur des millénaires. Les hommes de la préhistoire ne connaissent pas l’hésitation, il y a peu d’improvisation et une rapidité d’exécution  liée à un grand talent. Le travail de ces artistes provoque en moi beaucoup d’admiration et j’espère transmettre cette émotion au public (on attend 400.000 visiteurs par an sur site) […]

Ce phénomène de multiplication des animaux donne une dynamique dans le temps et ces représentations constituent une donnée de l’histoire mythologique qui concerne la tribu qui vivait là […] on est ici à une charnière, un passage entre la tradition orale et la reconstitution graphique : c’est la mémoire collective que l’on stocke dans la grotte Psychologique, c’est risqué de s’aventurer dans ce type de cavité fréquentée par les ours sauvages (ils ont laissé des traces de griffes sur les parois). Le message est complexe à plusieurs niveaux, les non-initiés ne comprennent pas : il y a une référence à des moments précis de l’année : la saison des amours (allusion à la reproduction humaine), la chasse. Mais les préoccupations de l’homo sapiens sont aussi d’ordre artistiques et spirituelles à savoir d’où l’on vient et où l’on va
» Des préoccupations aussi vieilles que le monde.

C’est un énorme chef d’œuvre de l’art pariétal, un pan de l’histoire culturelle de l’humanité réalisé en toute  modestie dans cet atelier de  la région toulousaine. D’ici quelques jours la réplique de la grotte de Chauvet devrait regagner Pont d’Arc en Ardèche pour ce projet pharaonique à découvrir en 2015.

Laurence Cabrol | 01/09/2014 - 18:37 | Lu: 15291 fois