Les petites histoires de Mélanie: pluie acide sur eaux thermales
© midinews 2014Ah les eaux bonnes, eaux chaudes et soufrées, thérapeutiques et bienfaisantes!
De nombreux siècles durant, hommes et femmes de nos vallées utilisèrent les eaux thermales. Sans faire remonter les premiers édifices thermaux aux Romains, car il n’existe aucune trace d’antiques canalisations dans nos stations actuelles, les sources devaient être connues et leur éventail thérapeutique empiriquement observé. Au Moyen Âge, les Axéens utilisaient l’eau tant pour l’hygiène que pour la cuisine. Le bassin des Ladres, bâti sur ordre de Louis IX pour soigner les croisés, servait encore au XIXème siècle aux draps de laine des lavandières.
Les vertus sédatives des eaux furent confirmées à la fin du XVIIIème siècle et les bâtiments thermaux fleurirent entre les nouveaux parcs arborés et les griffons d’eau chaude. A Ax, les établissements Sicre-Breilh recevaient une colonnade de style gréco-romain, 20 cabinets de bain et 24 baignoires en marbre ainsi que quatre douches.
Le docteur Boulié, découvrant de nouvelles sources, fonda le Teich en 1821, et le Modèle, s’installa en 1863 sur une ancienne foulerie de laine. En 1865, on restaurait les thermes du Couloubret. Ussat n’était pas en reste, avec les Grands Thermes et son large parc bordant le cours de l’Ariège. Pour le bonheur des dames, Aulus garantissait quinze hôtels confortables où, summum du luxe, les verres étaient rafraichis aux neiges éternelles de nos montagnes.
Un paysage idéal sorti de terre pour attirer les citadins mondains tout autant que les plus illustres personnages: Louis Bonaparte ou encore le roi de Hollande firent un passage curatif en Ariège. L’architecture et l’urbanisme suivaient des codes précis: l’hôtel, les thermes, le parc et le casino composaient les quatre piliers des stations thermales.
Le positionnement des uns par rapport aux autres garantissait un espace unifié, harmonieux et sédatif: promenades au parc, qui desservait aussi les différents bâtiments, jeu au casino, temple des bals et des soirées animées, les thermes, où l’on prenait la cure et l’hôtel, parfois luxueux et toujours reposant. La nature domptée se trouvait maitrisée pour le plus grand plaisir des yeux. L’architecture des villes d’eaux créait un décor agréable et rassurant sur fond de montagnes impressionnantes et de rivières sauvages.
Ainsi voguent en nous des images d’Epinal, celles de la Belle Epoque, où l’eau se transformait en or, quand les belles robes rencontraient les complets aux chapeaux hauts de forme… Nostalgie fugace… Mais c’est sans compter les détracteurs de l’époque et une certaine forme de réalité!
L’hôtel, les thermes, le parc et le casino composaient les quatre piliers des stations thermalesMédecins de passage, pyrénéistes ou curistes mondains se plaignaient dans leurs carnets de voyages de l’hygiène quand, une fois traversé le pôle thermal, ils rencontraient des rues gorgées de déchets, d’ordures et d’autres puanteurs. Ax, «au lieu d’être le rendez-vous annuel d’une brillante émigration ressemble presque à un dépôt de mendicité», écrit le Docteur Astrié en 1826.
Le mur de la différence, entre l’autochtone et le nouveau touriste, grandissait. Selon A. d’Assier, «il a fallu de longues années à ces natures sauvages (en parlant de ceux d’Aulus) pour se faire à l’idée de recevoir des étrangers chez eux» L’hostilité se marquait fortement. Le docteur Astrié déplorait, en 1826, le manque d’investissement des entrepreneurs.
«Dans des mains habiles, les sources de la santé deviendraient celles de la richesse» Et J.E. Murray en 1835 mentionnait que «la raison pour laquelle Ax n’est pas devenue une station plus importante, ce à quoi elle aurait pu prétendre, est en grande partie un manque d’esprit d’entreprise de ses habitants» En 1886, A. d’Assier rajoutait que «le Parisien est, pour l’habitant d’Aulus, (…) un nabab qui remue les napoléons comme le gave remue les cailloux»
Dans des mains habiles, les sources de la santé deviendraient celles de la richesseEffectivement, l’Ariège du XIXème siècle se situe loin de la carte postale de la Belle Epoque. Dans ces vallées la mortalité infantile dépassait les 40% et les maladies mentionnées (le scorbut, le choléra) confirment une réelle malnutrition et un climat rigoureux (rhumatismes, affections respiratoires). Les vallées se vident.
Entre 1846 et 1911, un quart de la population quitte la terre natale (270 000 habitants en 1846 contre 155 134 en 1936). Les nombreux fils de pauvres familles poursuivent un eldorado qu’ils pensent trouver dans les villes, ces mêmes villes que les mondains fuient pour recouvrer la santé, au cœur d’une nature fraîche et montagneuse.
Paradoxalement ou presque naturellement, plus les vallées s’ouvraient sur le monde, plus l’identité ariégeoise se renforçait. Face à l’étranger apportant de nouveaux modes de vie, comme une réponse à l’inconnu, traditions populaires, mythes et légendes s’enracinèrent.
De la confrontation naquit la réflexion et pour notre plus grande joie, l’héritage ariégeois se mettait en marche.
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