Les petites histoires de Mélanie: les bonnes résolutions, un conte intemporel
© midinews 2015 - Mélanie Savès
Cette chronique a le parfum des bonnes résolutions et des bilans comptables…
J’emprunte avec respect et grande joie ce conte au recueil d’Henri Gougaud, «Le livre des chemins», en l’adaptant une peu… le transformant beaucoup, car intemporel il est et voyageur il restera.
Les deux vies
Fils estimé du bienveillant, ruisselant d’ors, de flatteries, de musiques paradisiaques et de féminines beautés, tel était Raimond, le seigneur de ces terres. Son ciel ? Tout bleu. Son palais ? Lumineux. Son peuple ? À peine turbulent.
Bref, il n’avait pas à se plaindre. Et pourtant il n’allait pas bien. Son épouse et ses troubadours ne lui inspiraient que des «bof», des «à quoi bon», des gestes mous. Il désespérait. C’était grave, car il ne savait pas pourquoi.
−Qu’avez-vous sire?
−Rien, ça va…
Mais dans son regard sans éclat, on devinait ses idées noires. Son conseiller n’en dormait plus. Un matin, à presque midi, ouvrant les rideaux de sa chambre, il le trouva affalé qui contemplait obstinément le bout pointu de se chausses. Il lui dit:
−Sire, tout à l’heure, un vieil homme a sollicité votre audience. Il vient de l’autre bout du comté. Nous avons eu un entretien qui m’a laissé la bouche ouverte. C’est prodigieux, recevez-le, je vous en prie. Je sens qu’il saura vous sortir de vos brouillards maléficeux.
Raimond souleva un sourcil et répondit:
−Oui, bof, qu’il entre.
Quel âge avait le vieillard? À vue d’œil, à peu près cent ans. Efflanqué, les poings sur sa canne, vêtu de barbe, de cheveux et de quelques haillons crasseux, la mine sévère, l’œil noir. Il s’avança et dit:
−Bonjour. Lève-toi, Raimond, et viens voir. Le déprimé resta pantois. On ne l’avait traité aussi sèchement de sa vie. Il obéit pourtant, se dirigea vers la fenêtre que le vieil homme désignait.
−Ouvre-la. Allons, presse-toi.
Raimond ouvrit, huma l’air doux, se pencha soudain, recula, l’index tendu, blême, haletant. Des milliers de cavaliers noirs, piques brandies, épées sanglantes, ravageaient les rues de la ville, tranchaient les corps, brisaient les portes, assaillaient les murs du château. Leurs clameurs effrayaient le ciel.
−Que le Seigneur ait pitié de nos vies ! gémit le malheureux. Vois, nous sommes perdus!
Le magicien le repoussa d’une franche bourrade, ferma la fenêtre et grogna quelque chose d’ésotérique. Puis il ouvrit les deux battants.
−Seigneur, regarde maintenant!
L’autre s’avança, méfiant, risqua un œil. Tout était calme. Les gens allaient par les ruelles, les ânes, les chariots branlants. Plus le moindre soudard en vue.
−Comprends pas, bafouilla Raimond.
Il s’ébroua, frotta ses yeux. Le vieux la saisit pas la manche, l’entraîna à travers la chambre jusqu’à la fenêtre opposée.
−Ouvre.
−Non, pitié, j’ai trop peur.
Le vieillard leva son bâton. Raimond entrouvrit, ouvrit grand. Les tours-portes de la ville n’étaient plus qu’un brasier fumant. Un ouragan poussait des flammes rugissantes vers le château.
−Yayaya! brailla le malheureux.
Le feu lui dansait dans les yeux. L’enchanteur referma la fenêtre, la rouvrit. Plus rien. Le ciel bleu, les tours, les oiseaux. Raimond s’avança, recula, tomba le cul sur le tapis.
−Qu’on apporte une bassine d’eau! Ordonna le vieux. Faites vite. Raimond viens-là! Penche-toi. Regarde ta tête.
Le seigneur se courba, le vieillard saisit sa nuque, plongea son visage dans l’eau et tout le château, chambre, fenêtres, gens et bassine d’eau ne furent plus qu’un souvenir.
Il était au bord de la mer, épuisé, naufragé sans doute. Il se redressa, vit des pêcheurs qui accouraient à sa rencontre. Il leur cria:
−Hommes à genoux ! Je suis le comte Raimond, votre seigneur. Ramenez-moi dans mon château!
Les autres se le désignèrent en riant, la trogne fendue, en singeant son air de grand monde.
−Hé, le fou, dit l’un tu t’es vu, dit l’autre.
Roger se palpa les cheveux. Il portait un bonnet de feutre. Il était vêtu de haillons.
−Allons mon gars, viens nous aider, nous avons besoin de main-d’œuvre.
−Mais je ne sais pas travailler!
−Peu importe, tu feras l’âne. Tu vois ces ballots de sardines? Tu les porteras au marché.
On le tirailla par le col. Il en tomba à quatre pattes. Cinq ans durant il charria, pour un croûton de pain par jour, des tonnes de poissons puants du bord de mer jusqu’au marché. La nuit il couchait avec les ânes. Un jour un marchand l’acheta avec trois baudets de l’étable. Il lui dit:
− Je n’ai qu’une fille, tu m’as l’air d’un sacré gaillard. Épouse là, grand bien te fasse. Je veux douze petits enfants.
Il l’amena dans la maison, lui fit servir des fruits confits, de l’alcool de figue, puis appela Valériane.
−Sois indulgent, elle est farouche. Pauvre comme tu es, garçon, elle va te plaire!
La fille vint, misère noire ! Elle était difforme, bossue, elle avait du poil au menton. Elle lui sourit, langue dardée entre ses deux dernières dents. Raimond gémit:
−Non, pitié!
Le marchand le poussa vers elle, elle lui prit les joues, s’agrippa. Il perdit son souffle. Il hurla.
Sa tête sortit de l’eau où elle était plongée. Il était chez lui, au palais, à nouveau seigneur, dans sa chambre. Sa vie de misère? Disparue. De magicien la regardait, l’œil pointu, la barbe légère. Il dit, courbé sur son bâton:
−C’est insulter le Créateur que de faire mauvaise mine quand on vit dans un château de ce prix là. As-tu compris?
Roger ne lui répondit pas, il riait les bras ouverts, il avait envie de danser avec tous les vivants du monde. Il voulut embrasser le vieux.
−Holà du calme, dit le vieux. Il se défit dans l’air tranquille, comme une fumée de bougie
Merci aux conteurs du monde entier pour les confidences et leçons de la vie.
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