Les petites histoires de Mélanie: le pont de cristal

Il est des paysages que l’on souhaite éternels, la prairie de l’enfance, les belles plages au ressac incessant, un sommet maintes fois gravi.
Ces paysages font partie de la liste de notre patrimoine intérieur, celui sur lequel on aimerait bâtir nos projets, cette valeur sûre qui tient lieu de ressource. Un autre patrimoine existe tout autour de nous, celui observé et préservé par les Hommes. Il y a plus de cent ans, Prosper Mérimée chevauchait la France en protecteur des vieilles églises et des ruines de châteaux.
Aujourd’hui des dizaines d’associations et de fondations protègent les murs vernaculaires, les patrimoines immatériels, les sites archéologiques tout autant que les sites industriels. La richesse et la variété des témoignages du passé offrent à une société une autre dimension, celle de l’émotion du beau et du sensible, celle de l’impalpable et du subjectif, celle du cœur.
Il est des paysages où l’on se sent bien. À l’aube, il fait bon y être, au couchant la joie nous transporte, au cœur du jour tout est calme. Ainsi pourrait-on parler de la vallée de Saurat. Le massif du Sedour scande l’entrée de la vallée qui monte depuis Tarascon. Hommes et femmes de la préhistoire se servirent des grottes pour l’abri du soir ou le long séjour.
La plus connue est la grotte de Bédeilhac aux multiples moulages d’argile et peintures préservées au creux du roc. Arrivant au village du même nom, un monument de calcaire déploie ses multiples falaises prises d’assaut par les grimpeurs, ces lézards du caillou à la recherche du plaisir ou de l’exploit. Tout en haut dominent les vestiges d’un vieux castel des comtes de Foix.
Le château médiéval de Calamès. Il remplaça au XIIIe siècle la plus ancienne tour de la vallée, celle de Montorgueil située en face, sur les belles pentes de la soulane. La vallée se déploie alors sur le village de Saurat tout en longueur et surmonté d’un doigt de roche nommé Carlong, qui se dresse au cœur de la forêt. La route serpente d’un village à l’autre pour rejoindre le col de Port, frontière des langues gasconnes et languedociennes, passage entre la haute Ariège et le Couserans, limite de versants et de courants météorologiques.
En 1851, la vallée riche de plus de 5000 habitants vivait des estives, des pierres à aiguiser de Saurat, de la plâtrière de Bédeilhac et de quelques moulines. À la même époque, les légendes courraient encore dans la vallée, celle que je vous conte maintenant a fait les beaux jours du pays. Elle raconte que les encantadas, fées qui peuvent parfaitement être maléfiques, avaient bâti entre Calames et Montorgeuil, un pont de cristal qui enjambait la vallée.
Ce devait être magnifique dans le soleil levant, mais ces taquines d’encantadas en profitaient pour terroriser les habitants en y dansant de folles sarabandes. Mais un jour, le bon géant Roland, éternel protecteur des petites gens, arriva dans le pays en passant le col de Port. Voyant l’édifice et le mauvais usage qui en était fait, il fit tournoyer son épée (oui, Durandal elle-même !) et d’un jet précis et puissant, brisa le pont!
Les sauratois furent libérés du joug des fadas, mais le bon géant qui n’était plus tout jeune se prit peu de temps après les pieds dans le château de Lordat et se rompit le cou à Luzenac. La même légende dit qu’il fut enterré dans la grotte de Bédeilhac, la seule qui pouvait contenir son corps gigantesque.
Encore aujourd’hui, dans les replis secrets de l’âme montagnarde, on aime croire que le bon géant s’en reviendrait s’il fallait défendre le pays. En effet, vallée de beauté, vallée de mémoire, ce patrimoine est soumis aux changements, aux projets industriels et à l’installation d’une carrière sur les pentes nord du Calamès. Cette activité entamerait durablement et profondément la richesse de cette vallée.
À défaut d’entendre à nouveau le pas lourd et le rire fantastique de Roland, les gens de la vallée, protéger leur patrimoine ont pris le parti de se lever, compensant la taille du géant par le nombre...
Vendredi prochain, l’association des Gardiens du Calamès appelle à manifester contre la carrière de Bédeilhac.
Le rendez-vous est donné à 9 h 30, devant le Conseil Général de Foix jusqu’à la Préfecture où une délégation sera reçue par le secrétaire général entre 11 heures et 11 h 30.
Pour plus d’infos: http://www.lesgardiensducalames.fr/category/actualites
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