Les petites histoires de Mélanie: le «mal del sol», ou la pierre de Paul

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Les églises sont toujours situées entre ciel et terre. La terre, d’où elles surgissent, le ciel, qu’elles scrutent continuellement.
La chapelle Saint-Paul d’Arnave possède un petit rien de plus, une magie simple, sans doute due à son écrin de nature, ou peut-être à sa voisine, la pierre du «mal del sol»!
Le sentier qui mène à l’église part du charmant village d’Arnave, le long de la rivière bordant les champs de fleurs. La sente se raidit et vire plusieurs fois avant de s’ouvrir sur un plateau aux airs de paradis. Maîtresse des lieux, l’église Saint-Paul, respecte savamment les formes des premières architectures romanes: basses, harmonieuses et surtout mystérieuses. Combien de siècles a-t-elle vus? Neuf, peut-être dix? Combien de pèlerins, de vanniers et de tresseurs de cordes, dont Paul était le saint patron, arpentèrent la montagne pour sauver un bout de leur âme?
La porte est engageante, sobre et élégante. En entrant, le lourd battant de bois plonge dans la pénombre de la nef, alors que le chœur, baigné de la lumière de l’est, embrase les chapiteaux de marbre clair. Au XVIIème siècle, quelques messes ponctuelles devaient emplir les oreilles attentives et l’on servait, selon François de Caulet - évêque de Pamiers en cette époque - le «san binatge», le vin béni, certainement pressé dans les cuves tarasconnaises.
Mais ici, sur la verte prairie, la perle romane joue des coudes avec une toute petite baraque qui renferme une pierre sacrée prisonnière du sol. Les pèlerinages y étaient intenses et les malades, nombreux, embrassaient la pierre noire pour se sauver du «haut mal», l’épilepsie.
Le préhistorien et érudit Joseph Vézian, dans ses carnets, relève en 1934 l’existence d’un pèlerinage deux fois par an, pour la fête de saint Pierre et saint Paul le 29 juin, et le 25 janvier: «Le curé d’Arnave m’a confirmé que les épileptiques venaient ici: ils arrivaient le soir et passaient la nuit avec la tête reposant sur la pierre, ou près d’elle»
A la fin du XIXème siècle, J. Doublet mentionne la présence d’une chapelle «bien abandonnée» alors que quelques années auparavant, en 1860, un Andorran, qui, suite à une nuit passée près de la pierre, s’est trouvé guéri après plus de dix ans de crises! Pierre Peyreton, enfant de Vèbre, alors âgé de douze ans «revint tous les ans avec quelqu’un de sa famille pour remercier de sa guérison, jusqu’en 1854»
Dans les années 1950, le prêtre Jean-Marie Piquemal s’intéresse à l’église et débute les restaurations. «Je voulais savoir ce qu’il y avait sous le plâtre; j’ai découvert des pierres taillées qui formaient une voûte, une arcade. Je l’ai donc déplâtrée avec un garçon d’Arnave. Vous la voyez telle que je l’ai restaurée» Il bâtira le petit abri pour la pierre miraculeuse.
Mais qui a commencé à motiver ces pèlerinages en premier, Paul ou la pierre noire? La dévotion à la pierre s’est-elle faite grâce à la présence de l’église ou saint Paul fut-il vénéré, à cet endroit, parce qu’il y avait déjà le miracle de la pierre?
Dès le Moyen Âge, les catholiques récupèrent les traditions séculaires et païennes afin de mieux étendre la toile de la foi chrétienne et y incorporer, de façon naturelle, les cultes anciens.
Le «haut mal» dont on parle, l’épilepsie, est aussi appelé le «mal del sol» Cette formule évoque la figure de Paul, qui, sur le chemin de Damas, alors qu’il persécutait les chrétiens, fut jeté à terre par la divine lumière. Paul portait à cette époque le nom de Saul, en souvenir du premier roi d’Israël. Ainsi, notre «mal del sol» pourrait s’écrire «mal de Saul», le mal de saint Paul, qui souffrait semble t-il d’épilepsie. Les liens ténus furent tissés entre les traditions vernaculaires et catholiques.
Aujourd’hui on ne distingue plus le sacré du profane, mais la magie des lieux opère toujours sur le randonneur de passage. Celui-ci, l’air de rien, a croisé le chemin des pierres millénaires et rêvé d’une sieste à l’ombre du saule.
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