Les petites histoires de Mélanie: les marchés

«Marché: lieu public de vente de biens et de services». La définition du dictionnaire offre un nuancé de gris, sans saveur, chargé du vent froid de la transaction financière.
Réalité bien triste au regard de ces petits marchés dressés dans les premières lueurs du jour, sur les places des villes ou des villages, espaces d’échanges de mots et de goûts, lieu de rencontre du produit travaillé et soigné tout autant que d’un sourire.
Les foires et marchés répondent aux besoins de communautés, et ce depuis la nuit des temps. Même si la nuit des temps dépasse notre préhistoire locale, il est intéressant d’observer la présence d’une dent de cachalot gravée il y a près de 10 000 ans, et retrouvée dans la grotte du Mas-d’Azil.
Les Aziliens auraient-ils rejoint l’océan pour collecter la dent du cétacé? Sans doute l’ont-ils échangée, dans un secteur plus proche contre un autre objet? Hommes et femmes se rassemblaient pour des échanges nécessaires au développement de leurs communautés. Ainsi, les foires et marchés médiévaux ne font que poursuivre les regroupements indispensables aux transactions séculaires.
En Ariège, les plus anciennes foires sont sans doute celles de Vicdessos et de Tarascon créées par le comte de Foix dans la première moitié du XIIIe siècle. Halles et places de marchés, arcades pour les chalands et foirails s’intensifient dans ce siècle et deviennent les signes de l’urbanité.
Judicaël Petrowiste, maître de conférence en histoire médiévale, rappelle qu’au «XIe siècle, la mise en place du système seigneurial favorise les échanges marchands et que leur développement profite tant aux seigneurs qui s’enrichissent des prélèvements financiers, qu’aux aristocrates, grands consommateurs. Pour les paysans, c’est l’occasion de vendre une partie des ressources afin de se procurer l’argent nécessaire au paiement des taxes…».
Répondant aux demandes des négociants, la production vivrière se tourne naturellement vers une forme «d’agriculture», générant le stock nécessaire aux commandes.
Ainsi, le marché permet de développer les bourgs, ces espaces urbanisés entre villes et villages. Les artisans et commerçants s’y installent devenant des médiateurs entre la bourgeoisie et la noblesse. C’est là que se trouve le drapier, le changeur tout autant que le moulin à grain où chacun doit se rendre et par force se rencontrer. Venir au bourg ou à la ville permet de trouver son besoin, un nouveau couteau, une paire de draps. C’est l’occasion de revoir les cousins ou amis qui habitent trop loin pour leur rendre visite, de négocier à la taverne une affaire ou un mariage.
On s’enquiert des nouvelles fraîches ou parfois dépassées. Ainsi, Emmanuel Le Roy Ladurie rappelle dans son ouvrage «Montaillou village Occitan» que les femmes ont du grain à moudre au moulin d’Ax! Et c’est peu dire, en 1319, l’affaire fait grand bruit, on raconte que «le dénommé Valentin d’en Barra, apparenté à la noblesse pro-cathare du cru, vient d’être assassiné ; du coup, les clameurs d’origine surnaturelle sont si bruyantes la nuit, dans le cimetière local où repose Barra, que les curés du lieu n’osent même plus demeurer la nuit dans leur église pour y coucher !».
A l’heure actuelle, les marchés des villes et des villages font partie du patrimoine immatériel d’une région, les visiteurs y trouvent les produits locaux, garants du séjour passé, où miels, charcuteries, fromages seront partagés en famille ou entre amis. Quand aux habitués, ils arrivent tôt et suivent un parcours tracé d’avance.
Stratégiquement, gagner du temps dans la file d’attente permet de mieux en perdre à bavarder avec un ami. Avez-vous remarqué comme la distance et le temps n’ont plus la même valeur les jours de marché?
Traverser le cœur de la ville de Foix un vendredi matin se calcule en heure alors qu’un autre jour, le pas se presse pour atteindre l’objectif en quelques minutes.
Les marchés et les foires ont cette forme d’intemporalité qui ressource les Hommes, tant dans leur ventre que dans leur cœur.
Judicaël Petrowiste, maître de conférence en histoire médiévale à l’université Paris Diderot-Paris 7, dans la revue Midi-Pyrénées Patrimoine, Halles et marchés, automne 2011.
Mais aussi: Judicaël Petrowiste «Des bourgs et des marchés: approche du réseau des places marchandes en Midi Toulousain du XIe au XXe siècle» (en collaboration avec Jack Thomas), Fires, mercats i món rural, 4es jornades sobre sistemes agraris, organització social i poder local als països catalans (Lerida, novembre 2002), Lerida 2004, p. 603-637 ;
Liste des marchés d’Ariège: http://www.ariege.cci.fr/1-25004-Foires-et-marches.php
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