Camp du Vernet d'Ariège: Histoire de l'internement organisé des «étrangers indésirables»
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«Sono la figlia di Mazzei Emelio, internato qui nall’anno 1942, arrestato a Tarbes en 1942»
Sur le cahier du petit musée du Vernet d’Ariège, les dizaines de mots laissés avec émotion ont des accents internationaux.
A l’image des prisonniers qui sont passés par le camp d’internement spécialement conçu pour les étrangers, qui a fonctionné au Vernet d’Ariège de 1939 à 1944.
De cette histoire, il ne reste aujourd’hui que les deux poteaux d’entrée du camp, un cimetière, et la gare d’où arrivèrent d’abord les Espagnols en exil et des membres des brigades internationales, et d’où repartirent d’autres trains, vers la déportation pendant la seconde guerre mondiale.
Il reste aussi une mémoire toujours vivante, transmise notamment par «l’amicale des Anciens internés du camp du Vernet d’Ariège»
Aujourd’hui, des enfants d’internés ont repris le flambeau, comme son président Raymond Cubells, dont le père (républicain espagnol) a séjourné trois semaines au camp.
«Le camp en lui même est construit en 1918 pour héberger les troupes coloniales, les tirailleurs sénégalais de l’armée française» explique-t-il.
Il fonctionne ensuite peu en tant que base militaire, et est utilisé à partir de février 1939 pour enfermer les soldats de l’armée républicaine espagnole fuyant le franquisme, dans le contexte tendu de l’entre deux guerres.
De Février à Septembre 1939, il n’y a donc que des Espagnols, ainsi que des membres des brigades internationales ayant combattu en Espagne dans le camp.
Le centre est choisi par la «commission de recherche de camps de concentration et de rassemblement» réunie à Foix qui décide d’y transporter les 12 000 hommes de la division Durruti (composée d’anarchistes espagnols) réfugiés à La Tour de Carol.
Ensuite la guerre éclate, le camp devient un camp répressif pour étrangers «suspects», jugés indésirables.
Dans une circulaire du ministère de l’intérieur de septembre 1939, Le Vernet est d’ailleurs décrit comme étant un lieu de rassemblement pour les étrangers «indésirables, dangereux pour la défense nationale»
L’internement devient massif. «au plus fort, en juillet 1939, pendant la période des espagnols en juillet 1939, il y a eu jusqu’à 15 000 personnes, ce qui représente en gros la ville de Pamiers» précise Raymond Cubells.
En octobre 1939, les effectifs du camp comptent 900 personnes. 1200 environ début novembre, et jusqu’à 5000 en février 1940.
Au mois d’août 1940, la population du camp atteint son maximum avec près de 5000 internés de 60 nationalités.
Dans le sud-ouest de la France, presque tous les départements ont leur camp:
Gurs dans les Hautes Pyrénées; Noé, le Récébédou et Clairfont en Haute-Garonne; Caylus, Septfonds, et Montech en Tarn et Garonne; Brens et Saint-Sulpice dans le Tarn; Rivesaltes et Argelès dans les Pyrénées Orientales, et donc Le Vernet, et Villeneuve du Paréage en Ariège.
Il faut imaginer qu’alors, le camp a une superficie de 50 hectares, entouré de barbelés.
Les baraques mesurent 66 mètres de long et 3 mètres environ de large.
Il y a 200 prisonniers par bâtiment.
A l’intérieur, des lits de part et d’autre sur deux étages.
Et des conditions de vie particulièrement dures, «il valait mieux dormir à l’étage supérieur pour éviter les coups de trique quand il fallait se lever le matin» raconte Raymond Cubells.
Sans parler des conditions d’hygiène, de la nourriture, du froid.
Les détenus sont divisés en quartiers.
Le quartier A pour les «droits communs» (condamnés pour défaut de carte d’identité, faux papiers), le quartier B pour les «politiques ou professant des idées extrémistes» (dont 60% sont des antinazis ou antifascistes), le quartier C pour les «suspects d’un point de vue national»
En tout, on estime qu’entre 30 000 et 40 000 personnes seraient passées par le camp, avec plus d’une soixantaine de nationalités (Chines, Argentine, Albanie, Angleterre...), dont beaucoup faisaient partie des brigades internationales.
Il y a aussi des apatrides, déchus de leurs nationalités ou qui l’avaient abandonnée en fonction des circonstances politiques dans leur pays.
«Dès le début, le camp s’est appelé camp de concentration, dans le sens où on concentrait des populations.
On peut dire que ce sont les prémices de la seconde guerre mondiale» explique le président de l’amicale.
A la gare, l’association a d’ailleurs racheté un wagon, ayant servi à la déportation.
Car si en 1939, le motif principal d’arrestation est politique, à l’automne 1940, les autorités françaises se basent sur des considérations raciales.
Les camps français deviennent donc des antichambres de la déportation.
Et Le Vernet n’échappe pas à la règle.
Environ 1000 juifs sont internés au camp.
Et de la gare du village, des milliers de juifs (hommes, femmes, enfants) et d’antifascistes sont dirigés vers Auschwitz et Dachau.
Considérés comme «en transit», ils ne semblent pas avoir été comptabilisés dans les registres du camp.
Car il reste encore beaucoup de choses à mettre en lumière.
«Aux archives de Foix, il y a 500 mètres d’archives qui ne parlent que du camp précise Raymond Cubells, qui souhaiterait que cette partie de l’histoire ariégeoise soit approfondie.
L’association œuvre donc aujourd’hui à ce que l’on n'oublie pas le passé dans ce camp qui a aujourd’hui laissé la place aux cultures céréalières.
Quant aux parallèles qui sont parfois faits avec la période actuelle, ils ne dérangent pas Raymond Cubells, quand il s’agit de la période 1939: «quand j’ai travaillé sur la réalisation de la nouvelle exposition du musée, il y a 2 ou 3 ans et que j’écoutais la radio en rentrant le soir, c’était le même discours: étrangers, indésirable, la peur, beaucoup de xénophobie»
Mais plus puissants que tous les discours, il ne faut pas hésiter à aller voir les superbes dessins de certains internés exposés au petit musée du Vernet.
Des croquis qui, à eux seuls, disent tout.
Pour plus de renseignements:
Il est possible de visiter le cimetière, la gare, le musée de la place du Vernet d’Ariège.
Réservations au 05 61 68 36 43
Crédit photos archives: Ville de Pamiers
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