Depuis 20 ans, l'Association Terre de Couleurs poursuit son ambition initiale dans l'organisation de son festival: celle d'échanger et de mettre en action des principes sociaux et solidaires dans différents domaines: l'écologie, l'économie, l'accessibilité et la réflexion autour de ces thèmes.
Pour cela, différentes dispositions ont été prises autour de cet événement culturel qui marque la saison estivale ariégeoise et parmi elles, l'organisation de conférences-débats.
Instructives et participatives, elles permettent un débat d'idées et visent à produire une analyse et des propositions concrètes. Elles s'ouvrent sur des sujets de société et favorisent une mixité sociale et intergénérationnelle.
Constructions d'identité de femmes et d'hommes autour de la musique
Pour cette 20ème édition, le thème choisi était celui des «femmes et hommes de musique». A travers ce titre évocateur, il s'agissait de travailler autour des constructions d'identité de femmes et d'hommes autour de la musique.
En effet, les notions de genre, féminin ou masculin, sont présentes dans notre vie quotidienne et soumises à des représentations parfois tenaces.
Pour faire écho au festival, c'est dans le domaine de la musique que ces notions du féminin et du masculin ont été abordées par les trois intervenants présents, puis dans le cadre d'une discussion engagée avec le public.
Marie Toustou, responsable de l'Economie Sociale et Solidaire, a tout d'abord présenté les deux chercheurs invités, «les meilleurs en Europe dans leur spécialité»; tous deux ont aussi la particularité d'être musiciens professionnels, et d'avoir croisé dans leurs travaux les questions de musique et de genre.
Maître de conférences à l'Université Paris Sorbonne, Hyacinthe Ravet, est sociologue. Elle a publié de nombreux articles sur la place des femmes en musique. Elle a notamment écrit en 2011 un ouvrage intitulé «Musiciennes. Enquête sur les femmes et la musique». Chercheuse à l'Observatoire Musical Français, elle est aussi membre du comité de rédaction de la revue «Travail, genre et sociétés»
Marc Perrenoud est quant à lui Docteur en anthropologie sociale et ethnologie à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences. Auteur d'un ouvrage intitulé «La figure sociale du musicos. Ethnographie du métier de musicien ordinaire», il est actuellement Maître d'enseignement et de recherche à la Faculté de Sciences Sociales et Politiques de Lausanne.
A leurs côtés, Anne Ripol, professeure d'éducation musicale en collège, était invitée pour expliquer son expérience avec les élèves. Responsable en Midi-Pyrénées de l'Association Nationale Transgenre, elle accorde la plus grande importance au respect des droits des femmes.
Spécialiste de la poésie d'Adrienne Rich, féministe lesbienne américaine, elle a également monté en spectacle «La Princesse aux grandes jambes», la traduction et l'adaptation pour les élèves d'un conte féministe américain.
Hyacinthe Ravet a introduit la conférence en expliquant ce qui l'avait poussée à travailler sur ce thème des genres. «En tant que clarinettiste, j'ai été frappée de voir que les femmes jouant de cet instrument étaient quasiment absentes des orchestres professionnels français, alors qu'elles étaient nombreuses dans les formations. Cela a été le point de départ de mes recherches durant ces 20 dernières années, toujours basées sur la mixité homme/femme»
Ses travaux lui ont permis d'aboutir à des constats révélateurs des inégalités entre les deux sexes, exacerbées dans le milieu des musiciens professionnels. «La professionnalisation des musiciens est celle qui est la moins féminisée, avec 16% seulement de femmes parmi les instrumentalistes»
Selon elle, les femmes sont victimes d'une double ségrégation dans le domaine de la musique. Une ségrégation horizontale tout d'abord: selon le genre musical, la femme n'a pas la même fonction que l'homme. Ce phénomène est particulièrement criant dans les musiques populaires, où la place de la femme est souvent limitée au chant.
Une ségrégation verticale ensuite, surtout pour la musique classique: il est en effet difficile pour une femme d'accéder aux postes de leader, par exemple pour les chefs d'orchestre.
«Même si l'on constate une évolution depuis les années 1970, les inégalités persistent» conclut-elle.
Marc Perrenoud a rebondi sur les propos de sa collègue. Dans ses travaux sur le métier de musiciens en France, il s'est lui aussi posé les questions de genre et particulièrement de construction de la masculinité.
«Les musiques actuelles sont très masculines. Le musicien ordinaire joue en général dans des bars, plutôt de nuit. La mixité est alors l'exception, soit qu'on ne reconnaisse pas à la femme ses compétences musicales, soit que cela soit lié à son manque de vertu» explique-t-il en soulignant qu'il met de gros guillemets à cette dernière expression.
«On observe une musicalisation du corps adolescent. La musique permet, très jeune, d'affirmer sa virilité. Le jeune homme est un récepteur actif de musicalité dans un collectif non mixte. Si le mot virtuose vient de virtus, le rapprochant de la vertu, il a aussi la même racine vir que le mot virilité». Difficile pour les femmes, donc, de se faire une place en tant que musiciennes.
Des constats tout de suite relativisés par Anne Ripol qui, en tant que féministe, a multiplié les exemples de femmes musiciennes ou compositrices de talent souvent restées dans l'ombre, telles que Clara Schumann, première interprète des œuvres de son mari Robert Schumann au XIXème siècle.
Une réaction quelque peu en désaccord avec les deux chercheurs dont les propos n'allaient pourtant pas du tout dans le sens d'une éventuelle incompétence féminine dans le domaine de la musique, bien au contraire.
Anne Ripol a ensuite abordé ses pratiques pédagogiques. Elle veille, dans son programme, à utiliser un répertoire féminin, du plus ancien au plus récent, afin de sensibiliser les élèves. «Mon but en tant que professeure est de présenter de manière plus juste les genres dans les cours» explique-t-elle.
Quelles retombées possibles sur le festival?
Il a été souligné pendant le débat qui suivait la conférence que la programmation musicale du festival était assez peu féminine.
Les femmes présentes dans les groupes qui se produisaient pour l'occasion à Daumazan étaient essentiellement au chant.
Une première piste de réflexion pour l'édition 2014, et notamment pour la commission qui s'occupe du choix des musiciens... composée d'une seule femme!
De même, sur les 6 présidents de l'histoire du festival, 5 d'entre eux sont des hommes.
Des constats qui démontrent que la réflexion sur la notion de genre dans le domaine de la musique est tout à fait transposable au festival.
«Cette conférence a pour but de faire évoluer les choses, de réfléchir ensemble aux moyens de déconstruire les pratiques et les représentations liées aux notions de genre» souligne Marie Toustou.
«A Terre de Couleurs, on se pose ces questions, on y réfléchit et on a une stratégie d'action» poursuit-elle.
L'édition 2014 du festival n'échappera pas à ces nouvelles considérations, soyons-en sûrs!
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