Centenaire 14-18 en Ariège: le rôle des femmes dans la Grande Guerre
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Pierrette Soula est membre de l’association du «Centenaire 14-18» pour l’Ariège et travaille depuis plusieurs mois aux côtés de l’équipe constituée par Jean Louis Doumerc pour donner forme à un travail collectif, «les poilus ariégeois dans la Grande Guerre» présenté au public au mois de juin.
Mais cette historienne de l’Art à la formation scientifique s’est penchée sur le rôle et les combats des femmes dans ce conflit, souvent oubliées et pourtant élément clé dans cette période de l’histoire.
C’est à travers un cycle de conférences au Cercle Condorcet et à l’Université Populaire de Foix qu’elle a déjà retracé la trajectoire de Germaine Tillon ou de Geneviève De Gaulle Anthonioz, deux femmes remarquables qui feront leur entrée prochainement au Panthéon mais pour autant elle n’a pas oublié toutes ces femmes remarquables encore inconnues du grand public.
Démystifier l’image d’Epinal et rendre à chacun le mérite qui lui est dûPierrette Soula en profite pour lever le voile sur la condition de la femme à cette époque et rétablir certaines vérités… même si elles ne sont pas toujours bonnes à entendre.
«Il faut démystifier un peu le rôle de la femme. Les femmes n’ont pas commencé à travailler en 1914, à cette époque 32% avaient déjà une activité (standardiste, couturière, activité de bureau ou dans l’industrie), les premières écoles Pigier ont ouvert en 1910. Certes au moment de la guerre elles ont dû travailler dans l’industrie de l’armement car tous les hommes valides étaient au front ou dans l’agriculture pour participer à l’effort de guerre mais cela n’a pas toujours été simple pour elles»
Démystifier aussi l’image d’Epinal un peu romantique de la femme aimante qui envoie ses lettres à son aimé sur le front car dans leur quotidien les femmes sont invitées à «mouiller leur chemise» pour l’économie de guerre. Et le travail de la femme a cette époque est loin du rôle émancipateur qu’on a bien voulu lui faire jouer.
Un travail de fourmi pour trouver des documentsLa tache n’a pas été aisée pour l’historienne car les documents concernant les femmes à cette époque sont rares: «Sur les 6 milliards de lettres échangées pendant la guerre on n’a retrouvé que les lettres des Poilus et le sujet de la femme pendant la Grande Guerre est assez récent, il ne date que des années 70-80 avec notamment Chantal Antier, historienne spécialisée dans la Première Guerre mondiale qui a beaucoup écrit sur ce sujet»
Pierrette Soula découvre à Paris à la Bibliothèque Marguerite Durand dans le 13ème arrondissement une mine de documents (en effet cette journaliste et féministe française, fondatrice du journal La Fronde a légué tous ces documents à la ville de Paris), ainsi que dans les écrits de Marcelle Capy (de son vrai nom Marcelle Marquès), elle aussi journaliste, écrivain, militante syndicaliste, pacifiste et féministe libertaire fondatrice de la Ligue des Droits de l'Homme et proche du père de Lionel Jospin.
C’est un personnage atypique qui n’a pas hésité un peu comme la démarche de Florence Aubenas pour son ouvrage Le Quai de Ouistreham, à enquêter, faire du journalisme d’investigation comme on dit aujourd’hui, sur les conditions de travail de la femme dans les usines d'armement.
Entre novembre 1917 et janvier 1918, Marcelle Capy travaille anonymement dans une usine d’armement et publie son témoignage dans le magazine La Voix des femmes. Elle est impressionnée par l'effort demandé aux femmes, notamment aux contrôleuses d'obus qui, onze heures par jour, manipulent 2 500 obus de 7 kilos, soit 35 tonnes.*
Après l’industrie, il y a la place de la femme dans le milieu agricole, là aussi on est loin de la propagande officielle, les harnais et les animaux étaient réquisitionnés, elles devaient pousser la charrue comme elles pouvaient.
«Grâce aux femmes l’agriculture a continué à tourner, le gouvernement a créé une médaille agricole dédiée «Aux vaillants travailleurs» preuve que jusqu’au bout elles ne sont pas reconnues»
Preuve du cynisme des ministres en place, il n’y a pas de mesures sociales pour ces travailleuses de l’ombre, elles ont des conditions épouvantables (travail de nuit, sur des objets explosifs) et sont payées une misère: 1,25 francs par jour pour 14h de travail (soit à peine plus que le prix d’un litre de lait)
«En plus à cette époque, étant mineures, elles doivent demander l’autorisation de travailler à leurs époux restés sur le front» Ce qui fait dire plus loin à Pierrette Soula: «On nationalise le corps de la femme, au service de l’Etat pour fabriquer des obus et des enfants avec une prime de 50 francs si le nouveau-né est une fille et 100 francs si c’est un garçon. Les politiques familiales favorisent l’allaitement avec la création de pouponnières et de salles d’allaitement au sein même des usines comme on l’a vu à l’usine de Pamiers (quand une entreprise a plus de 100 employés c’est obligatoire à partir de 1917)»
Parallèlement il y a une véritable propagande pour rassurer l’homme qui est au front: on voit les femmes en bleu de travail avec des talons hauts et les slogans «je participe à l’effort de guerre»
L’historienne évoque également le rôle des marraines de guerre d’abord conçues pour les soldats des zones occupées puis les marraines patriotiques, la prostitution devenue une entité promue par l’Armée avec la création de bordels dotés d’un suivi médical et de campagnes de publicité sur les dangers de la syphilis, ou encore le rôle des infirmières (des laïques, des religieuses, de jeunes femmes, au total 120 000 femmes au service de la nation).
«Marie Curie va mobiliser ses réseaux pour trouver des voitures dans lesquelles elle installe un matériel destiné à faire des radiographies alimenté par dynamo… ce seront près d’un million et demi de radios qui auront été faites dans les années 1916-1917 et autant d’amputations évitées»
Des batailles que l’on poursuit encore de nos joursLe 11 novembre, après la signature de l’Armistice, les hommes reviennent du front et toutes ces femmes employées dans l’effort de guerre auront trois semaines pour quitter leur emploi (elles auront une prime représentant un mois de salaire).
«Et reviennent en même temps les vieux clichés, la femme enfante, on lui interdit l’avortement, la contraception, ce sera un combat terrible pour elles, un combat qui malgré les avancées connues avec la loi Veil est toujours d’actualité»
Un sujet passionnant que Pierrette Soula aura l’occasion de partager et développer avec les ariégeois lors de ses prochaines conférences, notamment le 30 mai dans le cadre de l’Université Populaire du pays de Foix
* «Au bout de trois quarts d'heure, je me suis avouée vaincue. J'ai vu ma compagne toute frêle, toute jeune, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne.
Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos […] En ce qui concerne le salaire des femmes, la formule à travail égal salaire égal est partout bafouée.
Dans une fabrique d'obus, un garçon de 15 ans touche de 12 à 15 francs et une mère de famille de 5 à 6.
Les patrons osent justifier de telles différences en invoquant l'allocation touchée par les femmes de mobilisés»
En 1916, des femmes au travail dans une usine d’obus en France
Crédit photo: National Geographic Magazine, Volume 31 (1917)
| Conférence: «Le poids des femmes dans la guerre de 14-18» par Pierrette Soula vendredi 30 mai à 20h30 au centre universitaire de Foix. Suivi d’un atelier le samedi 31 mai à 14h30 sur le thème «Conséquence de la guerre sur la femme en Europe» à l’Espace Olivier Carol. |
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