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Des traces humaines de plus de 35 000 ans découvertes à la grotte du Mas d'Azil

© midinews 2014

Marc Jarry est venu en 2011 au moment de la construction du nouveau bâtiment d’accueil de la grotte du Mas d’Azil. Avec d’autres ingénieurs de l’institut national de recherche d’archéologie préventive (INRAP) il a réalisé des sondages sur la partie nord pour voir quel pouvait être l’impact d’une telle implantation sur le matériel archéologique en place.

Et là quelle fut sa surprise en mettant au jour des niveaux datant de l’aurignacien, permettant ainsi une relecture totale du site. «On suspectait la présence d’aurignacien sans en avoir véritablement la preuve. Cette découverte majeure permet de mettre le curseur sur une période de -35 000 ans et prouve que la grotte a été occupée bien avant les magdaléniens»

À présent nous ne sommes plus dans un schéma de fouilles préventives, mais bien dans le cadre d’un programme qui se poursuit sur plusieurs années faisant intervenir des chercheurs et des spécialistes très pointus en matière d’archéologie, hydrogéologie, géophysique…

Cette semaine c’est François Bon, enseignant au département Préhistoire de l’université Toulouse II Jean-Jaurès et chercheur au laboratoire UMR 5608 Traces, une sommité en matière d’aurignacien, qui intervient sur le site de la grotte.

Maxillaire de cheval, ossements de bisons, de rennes, traces de pigments… la truelle et la brosse commencent à livrer quelques indices sur les occupants les plus anciens de cette grotte.
«La grotte du Mas d’Azil est très célèbre pour l’azilien comme son nom l’indique, mais également pour les cultures du tardi-glaciaire, c’est-à-dire toute la fin de l’époque glaciaire, le magdalénien et c’est d’ailleurs au magdalénien (-15 à -10 000 ans) que l’on attribue une bonne partie des niveaux trouvés ici sur la rive droite, dans la salle du théâtre où ont eu lieu les fouilles les plus célèbres de Piète, l’abbé Breuil ou des Péquart. Mais cette grotte a vécu des épisodes plus anciens qui étaient jusqu’à présent bien moins connus»

L’aurignacien (défini par Henri Breuil et Émile Cartailhac en 1906 à partir de l’industrie lithique de la grotte d’Aurignac en Haute-Garonne, fouillée par Édouard Lartet en 1860) est une culture qui s’est épanouie dans toute l’Europe entre -38 000 et -29 000 avant notre ère, c’est la culture par laquelle débute le paléolithique supérieur.

C’est donc avec l’aurignacien que se mettent en place les sociétés dites de l’homme moderne, le fameux homo sapiens en Europe. C’est a eux que l’on doit la mise en place de sociétés modernes, le développement de l’art figuratif (la grotte de Chauvet), des parures corporelles à grande échelle.

«Mais ici avoue François Bon, ces aurignaciens sont difficiles à voir et à trouver, car entre eux et nous il s’est passé beaucoup de choses... Quand ils arrivent ici il y a 33 000 ans, ils arrivent dans une grotte vide, avec beaucoup moins de sédiments, de terre, apportés par l’Arize… il faut imaginer des espaces beaucoup plus ouverts. Après leur venue, la rivière alimentée par la fonte des glaces est remontée. Si l’on regarde la coupe géologique, il y a des sédiments alluviaux déposés par l’Arize.

La rivière est montée jusqu’à boucher totalement la cavité au point de devenir un lieu d’eau stagnante, un lac (on voit les dépôts lacustres). Puis il y a eu un épisode de vidange. Avec le temps le bouchon qui s’était formé en aval de la grotte a libéré cette retenue d’eau, emportant une grande partie des sédiments. C’est bien après que les magdaléniens à la toute fin du pléistocène, il y a 14 000 ans, sont venus s’installer.

Plusieurs épisodes de montée et de descente de l’Arize en fonction des cycles climatiques, font qu’aujourd’hui on ne voit l’aurignacien que sur quelques petites portions, des cavités ou des endroits préservés par les travaux du XIXe siècle réalisés pour ouvrir la célèbre route qui traverse la grotte. L’immense quantité de matériaux prélevés ici ont permis d’atteindre par endroit des niveaux très anciens.

Pour l’instant, on ne connait cette période que sur moins de 10 mètres carrés… c’est très peu en surface alors que vraisemblablement il y a dû en avoir davantage (il faudrait enlever 8 à 10 mètres de sédiments pour atteindre ces niveaux). On sait que l’on aura toujours une vision très partielle de l’aurignacien au Mas d’Azil, néanmoins cela représente un grand intérêt scientifique
»

Et le scientifique de développer: «Le phénomène de modification dans l’environnement qui a pu être entrainé par ces phénomènes de vidange est observé à l’échelle des Pyrénées. L’aurignacien dans les Pyrénées est bien connu, on a beaucoup de grottes dans la chaine, mais les sites connus sont de petites grottes plutôt haut perchées dans le paysage, car les fonds de vallées ont été purgés par ces phénomènes climatiques… À l’échelle des Pyrénées, sauf quelques exceptions comme à Isturitz dans les Pyrénées Atlantiques, on ne connait les aurignaciens que de manière parcellaire.

Les quelques mètres carrés que l’on va explorer sont les rares mètres carrés d’habitat de fond de vallée que l’on aura pour toutes les Pyrénées centrales françaises. Cela représente un enjeu très important. Par exemple les habitats de hauteur que l’on connait sont plutôt occupés l’été. On peut penser que ce sont plutôt des habitats résidentiels ou les aurignaciens profitaient à ce moment de l’année de tel ou tel gibier.

Par contre on peut imaginer ici de grands campements d’hiver et avec tous ces éléments mis bout  à bout, apprécier les circuits de nomadisme de ces groupes de chasseurs cueilleurs dont on sait qu’ils étaient nomades
»

L’étude des vestiges mis au jour lors de cette campagne de fouille (ossements de cheval, renne, bison et industrie lithique) permettra d’apprécier à quelle saison ces populations ont choisi de s’installer dans l’immense cavité du Mas d’Azil.

L’aurigancien a été apprécié par les premiers fouilleurs du XIXe siècle, mais en quantité trop insuffisante. Alors qu’aujourd’hui les chercheurs ont la chance de pouvoir contextualiser un ensemble aurignacien.

Nous savons caler ces vestiges dans le temps et nous avons suffisamment de matériel pour qu’un petit groupe de chercheurs puisse travailler dessus
Deux doctorants vont s’attaquer à ces collections. Mathieu Lejay va travailler sur les foyers aurignaciens et Lars Anderson sur les outils en pierre. «Nous n’en sommes qu’au début des fouilles. Pour l’instant nous avons un très beau niveau aurignacien, très marqué par une coloration ocre liée aux oxydes de fer qu’ils utilisaient abondement que ce soit pour les peintures dans les grottes ou comme ici pour le traitement des peaux.

Nous avons aussi des traces de charbons d’os, ils brulaient beaucoup d’os comme combustible, associé à des déchets de boucherie (les animaux qu’ils consommaient) et des déchets de la pierre des silex.

Nous avons ici des outils caractéristiques : des outils sur lame, des éclats allongés recourbés à l’extrémité pour faire des grattoirs et gratter les peaux ou des lamelles montées le long des sagaies pour leur donner du tranchant. Il faut à présent aller dans la nuance, voir quel type d’activité de taille, quel type d’animaux chassés pour voir comment ce site s’intègre dans la connaissance de l’aurignacien dans les Pyrénées
»

Une campagne de fouilles qui n’a pas fini de livrer ses secrets. La suite au prochain épisode.

Laurence Cabrol | 22/10/2014 - 19:01 | Lu: 49627 fois