Les cloches en volée d'Audressein

On ne peut si bien dire. Le garde-champêtre et tourneur de cloches à Audressein, a vu voler le battant de la cloche qui est allé se planter dans le champ plus loin.
«C’était à peu près dans les années 60», nous dit Bernard, son oncle l’avait échappé belle ce jour-là, alors qu’il était en position de rétro-lancé, la langue de la cloche s’est arranquée et a volé dans les airs avant de s’écraser plus bas. On imagine le poids du battant dans sa force de propulsion au moment du lancé de cloche quand on sait que celles d’Audressein font respectivement 2 tonnes pour l’une et 700 kilos pour l’autre.
Une architecture taillée sur mesureLe campanile de l’église de Tramesaygues (En tram dos aygues signifiant entre deux eaux en gascon) est percé de 4 arcades sur 2 niveaux et possède 2 cloches plus une toute petite plantée au sommet qui sert à faire joli. C’est un clocher-mur appelé par chez nous mur-campanaire, clocher-peigne ou tout simplement clocher à arcades, c’est un ouvrage très répandu dans la péninsule Ibérique et en Midi-Pyrénées. On en rencontre également ailleurs dans toute la France, certaines constructions peuvent accueillir jusqu’à 10 arcades propres à recevoir des cloches.
En Gaule au tout début de leur histoire, les cloches dont l’étymologie viendrait du mot cloc issu de l’irlandais ancien, ne servaient que d’instruments d’appel et de ralliement.
Elles restaient fixes et immobiles et étaient tintées avec des marteaux puis les carillons seraient apparus vers le 11e siècle. Les premières volées semblent récentes puisque ses premières mentions remonteraient au 13e siècle. Jusque là elles étaient juste mises en branle par une corde, ensuite les autres modes de volée surviendront lorsque les cloches commenceront à grossir, le mouton qui est une grosse pièce de bois permettant le contrepoids au moment de la rotation de la cloche, a été d’ailleurs crée pour aider la mise en branle. C’est le cas à Audressein.
Cette pratique remonterait à la confrérie des Moines de Tramesaygues Une confrérie dite du Saint Nom de Marie qui est attachée à cette chapelle en 1315 sera dotée de nombreuses indulgences en 1613 par le pape Paul V. Les tourneurs de cloches d’Audressein dateront de cette époque nous dit-on et perdureront jusqu’en 1970. Ensuite la relève décide de créer en 2011 «l’Association des Tourneurs de Cloches de Tramesaygues».
14 membres font partie de cette action dynastique. Cette tradition ancestrale qui se transmet de père en fils est très dangereuse et nécessite de la méthode et une confiance absolue entre les tourneurs. Ces 14 hommes doivent se relayer, cadencer leurs mouvements et respecter le protocole qui est en partie de taper sur l’épaule gauche de son voisin pour aller à gauche et sur l’épaule droite de son autre ami pour aller à droite, il vaut mieux «chausser ses cluques», éviter de bayer aux corneilles et surtout savoir distinguer sa gauche de sa droite!
Une dame qui fait tourner la têteA Audressein la cloche de gauche ressemble étrangement à une belle dame avec sa tête ronde, ses bras écartés et sa robe évasée, on soupçonne les tourneurs d’en prendre doublement soin car la donzelle quelque peu imposante pourrait bien leur réserver des surprises. La cloche qui frôle les tourneurs à quelques millimètres est munie d’une boule au sommet qui en redescendant sert d’appui et permet aux tourneurs de relancer la cloche puissamment par 3 mains de façon simultanée.
Les dames de bronze, jupons en bataille font un tour complet à 360° sur un simple axe de rotation, elles montent et redescendent telle une gymnaste sur une barre de compétition. La volée tournante s’observe notamment dans le sud de la France, dans les régions hispaniques et aussi dans les westerns de Sergio Leone! Cette coutume est considérée comme produisant le meilleur son qu’on puisse obtenir de cet instrument.
La puissance sonore est proportionnelle à leur poids. A Audressein quand la dame de plus de 2 tonnes, rappelons-le, fait un seul tour sur elle-même et qu’elle émet un son grave, la petite de 700 kilos effectue 3 tours et monte dans les aigües. Aujourd’hui encore et grâce à l’association, chacune s’accorde ensemble selon son timbre sur des chants cérémonieux plusieurs fois dans l’année, lors des mariages, baptêmes, Journées du Patrimoine, fête du village et fêtes religieuses, commémorations.
Usages et coutumes d’autrefois efficacesLes cloches rythmaient chaque jour le quotidien des villageois tant civil que sacré, elles annonçaient les saisons ou le temps des moissons, elles alertaient aussi d’un danger ou d’un événement majeur… mais en redescendant du clocher de Tramesaygues, dans le noir une roue dentelée au sol attire notre attention: il s’agit d’une partie d’une horloge qui était dotée d’un mécanisme à poids.
Jusqu’à il y a 20 ans, celui-ci en descendant entraînait les aiguilles de l’horloge dans un mouvement rotatoire par l’intermédiaire d’un rouage qu’il fallait remonter tous les soirs à la manivelle. Les poids sont encore visibles dans une partie de la pièce. Cette horloge ancienne indiquait les heures, carillonnait les moments de partir aux champs, et ceux d’en revenir pour le dîner et le souper.
Elle sonnait les matines, l’angélus, les vêpres, le tocsin ou le glas, ce dernier reconnaissable au nombre de coups selon si c’est un homme ou une femme. Bernard nous confie son émotion, sa motivation et ne peut s’empêcher de penser à son grand-père, son oncle qu’il fait revivre chaque fois qu’il monte au clocher. Il se souviendra aussi encore longtemps du garde-champêtre chargé d’aviser la population au moment des coupures d’eau ou d’électricité avec son tambour.
Les cloches, l’horloge mécanique, le tambour constitueront à eux seuls et à différentes époques un langage riche et varié qui en dit long sur le système de communication dont la vocation était d’informer et de rassembler les villageois plutôt que de les isoler.
Paris libéré, cloche brisée à Audressein!«En 45, les jeunes firent tourner les cloches toute la journée pour célébrer la fin de la guerre si bien que le soir venu l’une d’entre elles ne sonna plus très bien, disons un peu comme un œuf, c’était le cuivre qui en chauffant s’était fendu.
La Dame fut envoyée à Toulouse pour être refondue et rapatriée dans son village en 1949».
dans la même rubrique
- Mazères: deux trésors monétaires du VIe siècle livrent leurs secrets
- Centenaire de la Grande Guerre en Ariège: honorer, comprendre et faire comprendre
- Bordes/Lez: des fresques romanes de l'église d'Ourjout qui n'ont pas fini de nous livrer leurs secrets
- Vallées d'Ax: à la découverte des trésors d'art roman sur la route des corniches
- Morts de la Grande Guerre: 100 ans après, on cherche encore au Carla-Bayle...
- Commémoration du 11 novembre à Verniolle: le centième anniversaire de la Grande Guerre avec paix, mémoire, avenir et symbole
- Le Vernet d'Ariège célèbre la Reconquista
- Commémoration de la Grande Guerre à Laroque d'Olmes: une exposition à découvrir sans modération
- Laroque d'Olmes: l'exposition consacrée à la grande guerre débute
- Le pastoralisme à travers les collections du musée Pyrénéen de Niaux: focus sur le Lérou
- Le Pays d'art et d'histoire s'associe aux acteurs locaux du patrimoine pour commémorer la Grande Guerre
- Foix: «qui étaient les fusillés de la Première Guerre Mondiale? », une conférence d'Éric Viot
- Des traces humaines de plus de 35 000 ans découvertes à la grotte du Mas d'Azil
- Villeneuve d'Olmes: quand conférence sur l'alimentation se conjugue avec dégustation... le public savoure
- 1914-1918: la mémoire de l'Ariège numérisée
- Les cloches en volée d'Audressein






















