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Le Metatron*: un site expérimental unique au monde installé en Couserans par le CNRS

© midinews 2009

Alors que l’on se désespérait déjà de la fermeture annoncée du laboratoire de Moulis, suite au départ à la retraite d’Alain Mangin, son directeur, l’arrivée en janvier 2007 de Jean Clobert, spécialiste de «l’approche expérimentale des sciences de l’environnement» (voir notre article du 7/03/07), et la transformation concomitante du labo en «Station d’Ecologie Expérimentale» redonne à ce site ouvert en 1948 sous le nom de «Laboratoire Souterrain de Moulis», une vocation internationale (voir notre article du 28/07/08).

Armelle Barelli, déléguée régionale du CNRS, définit ainsi la philosophie du projet: «un des défis les plus importants qui nous attend dans les décennies à venir est de promouvoir un développement heureux de l’homme dans une perspective durable.

Cette durabilité ne peut s’inscrire que dans des rapports harmonieux avec son environnement physique et biologique.

Développer une gestion du territoire qui tienne compte des impératifs économiques et sociétaux de l’homme dans une perspective de développement et de biodiversité durable constitue donc un des domaines de recherche à développer dans le futur proche
»

Pour cela, le CNRS a défini pour la «Station d’Ecologie Expérimentale de Moulis» un certain nombre de critères:

Ce site, dénommé «Metatron», à la pointe des recherches en Ecologie évolutive a pour vocation d’être:
- Une plate-forme écotronique de recherche en écologie expérimentale sur des modèles variés;
- Une plate-forme d’enseignement universitaire, accueil/organisation de stages et séminaires;
- Un observatoire de gestion du territoire.

Pour bien comprendre l’intérêt de ces expérimentations sur le terrain, il convient de se reporter au processus fondamental de la recherche scientifique.

Celle ci se déroule selon trois phases: l’Observation, la théorisation et l’expérimentation.

Contrairement à de nombreuses disciplines scientifiques nées, comme l’astrologie, dans la plus haute antiquité, ou la chimie dite «moderne» née au XVIIIème siècle avec Lavoisier, l’Ecologie est née dans les années cinquante.

Un demi siècle après les premières observations et alors qu’un certain nombre de théories ont été élaborées sur la «causalité des facteurs organisationnels d’un écosystème», la science rentre dans l’ère de l’expérimentation.

«Une des conséquences les plus probables du réchauffement climatique global devrait être une modification des aires actuelles de distribution des espèces, explique Jean Clobert.

Les effets directs de ces changements climatiques sur le métabolisme, la recherche de nourriture […] correspondront à de l’adaptation locale:

Les espèces pourront fuir la dégradation de leur habitat actuel et/ou coloniser les habitats nouvellement disponibles, c’est à dire se disperser […]

Il s’avérait non pertinent de vouloir prédire les changements d’aire de distribution des espèces alors que le paramètre principal qui les conditionne est mal connu.

Pour résoudre cette question, il était impératif de mettre en place des systèmes d’étude de populations expérimentales
»

C’est exactement ce qui va se faire sur le site ariégeois de Moulis/Caumont.

Une nouvelle étape est en cours de franchissement avec l’installation, dans la plaine de Caumont, d’un dispositif unique au monde appelé «cages à populations»

Quarante huit cages de cent mètres carrés, reliées par soixante seize corridors, vont permettre d’étudier les conséquences du réchauffement climatique sur la dispersion des espèces.

Ces «cages à populations», entièrement conçues par les équipes de Jean Clobert et réalisées spécialement pour le laboratoire, sont d’ores et déjà occupées par des lézards dits «des murailles», autrement dit le lézard commun à nos contrées, lesquels seront rapidement rejoints par des papillons, libellules, araignées, bourdons et autres insectes selon les besoins des chercheurs.

Reproduisant des conditions semi-naturelles, ces cages vont permettre d’observer comment la biodiversité réagit aux changements climatiques.

Si l’environnement général reste celui qui existait dans cette plaine humide, chaque cage a été organisée de façon identique, notamment quant à la végétation «couvre-sol» et l’organisation des habitats.

Seuls vont varier trois paramètres essentiels, à savoir la température, l’humidité et le rayonnement extérieur (la lumière), grâce à un système totalement informatisé de stores et d’arrosage.

Cette installation sera gérée, dans un premier temps, à partir d’un centre de pilotage situé à Moulis.

A terme, les écosystèmes ainsi créés pourront être modifiés, via Internet, à partir de n’importe quel laboratoire dans le monde.

Les chercheurs de tous pays pourront ainsi, à partir de leur propre laboratoire, provoquer des variations de l’ordre d’un ou deux degré, telles qu’elles vont se produire sur la planète, ou modifier l’hygrométrie, et étudier le comportement des animaux.

Les scientifiques permanents sur le site effectueront alors les relevés.

La végétation des corridors restera, elle, importante, de telle sorte que l’on puisse être quasi certain que toute migration d’une cage à une autre, en fonction de «climats» différents, sera volontaire et non due au hasard.

On pourra ainsi mesurer la motivation des candidats au départ.

Quand le système sera définitivement installé, c’est à dire courant 2010, entre trois et quatre mille spécimens seront installés, tous repérés par marquage (sur les ailes pour les papillons par exemple) et identifiés par leur ADN.

Et comme derrière tout chercheur se cache un philosophe, voire un artiste, Jean Clobert, qui a observé que l’installation des cages et des corridors créait, vue d’en haut, une véritable œuvre d’art, a fait le choix d’associer Art et Sciences.

Un partenariat est d’ores et déjà en cours avec «Les Abattoirs» de Toulouse, ce musée bien connu des amateurs d’art contemporain.

Précisons enfin qu’autour du CNRS, l'État, la Région Midi-Pyrénées, le Conseil général de l'Ariège, et la communauté de Communes de Saint-Girons, avec l'aide de fonds européens, se sont mobilisés dans le cadre de cet ambitieux projet État-Région «Gestion du territoire et changements globaux, Moulis», pour un montant de près de 7 millions d'euros.

A l’heure où la conférence de Copenhague se termine sur ce que Nicolas Hulot nomme «un formidable gâchis», il est clair que de telles recherches, financées dans le cadre du «grand emprunt», s’avéreront de plus en plus indispensables pour aider les politiques à adopter une véritable stratégie de lutte contre le réchauffement climatique…

*«Metatron»: Nom donné au site de Caumont, dans le cadre du projet «Ecotron» de Moulis, «plate-forme ecotronique équipée de plusieurs laboratoires de génétique, de biologie moléculaire, de physiologie, de biologie cellulaire, et du phénotype, ainsi que d’une volière de 250 m² et d’une serre de 700 m² pour espèces autochtones», nom dérivé du mot «Phytotron», laboratoire expérimental installé en Californie en 1949, consacré à l’étude de plantes, donné lui même en référence au cyclotron de Berkeley.

B.Pastourel | 21/12/2009 - 20:08 | Lu: 43289 fois