Mirepoix : une «maison Prouvé» en Ariège, témoin de l'esprit d'avant-garde de cet architecte de génie

Crédit photo: K. Dolmaire - Photographe d'Architecture

À la veille des journées du Patrimoine qui cette année ont pour thème «Patrimoine du 21e siècle, une histoire d’avenir» nous avons, grâce à la complicité de Barthélémy Dumons*, architecte DPLG à Lavelanet, l’opportunité de jeter un coup de projecteur sur une maison de Jean Prouvé construite au tout début des années 70 à Mirepoix.

Elle suit le plan circulaire cher au concepteur et recèle un tas de prototypes, témoignant d’une recherche décomplexée et enthousiaste… une véritable pépite au cœur de l’Ariège !
Petit retour en arrière
Jean Prouvé a laissé son nom dans l’histoire du design et de l’architecture moderne. Il fait ses premiers pas en 1926 aux côtés de Robert Mallet-Stevens avant de monter dans les années 30 son propre atelier et faire l’expérience de l’habitat industriel avec Pierre Jeanneret, Bernard Zehrfuss, Charlotte Perriand ou encore Oscar Niemeyer.

Spécialiste du métal, l’ingénieur, constructeur et créateur de meubles Jean Prouvé a mis son savoir-faire et son sens de l’innovation au service de l’architecture: systèmes de construction innovants, expérimentations de nouvelles matières (il est le premier à utiliser l’aluminium dans la conception du bâtiment), il met également en place au Conservatoire national des arts et métiers de Paris (CNAM) un enseignement qui illustre également son approche industrielle de la construction.

Parmi ses assistants dans cette prestigieuse école d’ingénieur, un Ariégeois, Serge Binotto qui devient vite un précieux collaborateur dans son atelier des «Blancs-Manteaux».

Et lorsqu’en 1969, il doit concevoir une maison pour loger ses parents à Mirepoix, c’est naturellement qu’il met en pratique les principes de Prouvé. Mais à l’époque il a fallu à Serge Binotto user de toutes les influences pour décrocher un permis de construire pour une maison aussi peu «conventionnelle»
Une construction «très discrètement exceptionnelle»
 «C’est un mix entre les maisons à panneaux et bloc central (maison des Jours meilleurs de l’abbé Pierre, 1956) et les recherches en cours pour la réalisation des stations-service Total (système Petroff 1969), explique Barthélémy Dumons.

Ces stations étaient conçues suivant une forme circulaire, principe choisi par Prouvé pour optimiser l’établissement du bâti, quel que soit la parcelle d’implantation.

À la même époque Prouvé et Charlotte Perriand étudient également un projet d’hôtel circulaire pour la station de ski des Arcs, dont Serge Binotto, réalise une magnifique maquette
».

La maison de Mirepoix, enchâssée dans un ilot de verdure, prend la forme d’un cercle tronqué, ce qui fait toute son originalité. Bien que circulaire, elle présente cependant un avant (orienté Sud et Est) très ouvert, entièrement vitré et un arrière plus fermé avec la succession de panneaux en métal émaillé.

Quelques portes-fenêtres — toutes identiques et occultées par un système de volet roulant original-rythment la façade arrière. La maison est couverte d’un toit-terrasse et suit rigoureusement les préceptes des ateliers Prouvé : elle est conçue avec un minimum d’éléments répétitifs.

Panneaux en métal émaillé pour les façades, panneaux bois multiplis pour le plafond et toutes les menuiseries intérieures, sol unifié en ardoise, menuiseries extérieures identiques, mais aussi créations plus design comme la porte d’entrée, les meubles et la cuisine, les piétements de poteaux en inox ou les sorties de cheminées à la Calder.
Serge Binotto, l’Ariégeois visionnaire au destin exceptionnel
Il a fait de sa vie une aventure. Jeune homme, Serge Binotto quitte l’Ariège et après un stage chez Citroën, devient régleur automobile dans la toute nouvelle usine de Levallois-Perret.

Sa soif insatiable d’apprendre le pousse à suivre des cours du soir au CNAM où un certain Jean Prouvé officie et lorsque son professeur aborde le thème du métal embouti et les méthodes de construction métallique appliquées à l’automobile, le jeune étudiant lui propose de fournir des ailes de 2 CV pour mieux illustrer ses propos. C’est le début d’une longue collaboration entre les deux hommes.

Serge Binotto se verra confier d’importants projets: le centre d’exposition et de congrès de Grenoble (Alpexpo) qui ouvrira ses portes pour les JO d’hiver en 1968.

Il est aujourd’hui labellisé «Patrimoine du XXe siècle». La centrale de Pierrelatte, le projet d’hôtel de Rothschild aux Arcs avec terrasse déneigée par un plancher chauffant (non réalisé), le clocher de la chapelle de Ronchamp sur la base d’un croquis de Le Corbusier, les façades du siège du Parti communiste pour Oscar Niemeyer.

En 1979, se passionnant pour l’architecture navale, notre Ariégeois achète et rénove un Ketch aurique de la fin du XIXe siècle. Il crée avec quelques amis l’association Aquasso proposant des projets pédagogiques pour des jeunes en difficulté avec qui il fait le tour du monde.

En 1990, Serge Binotto crée avec sa femme l’éthologue à la réputation internationale, Élisabeth de Corbigny, un centre équestre à Mirepoix. Il en réalise lui-même avec des éléments de récupération les écuries et le manège couvert.

L’infatigable concepteur achève actuellement une serre tropicale dans laquelle il expérimente cent façons de fixer le verre au métal… en attendant un nouveau challenge, réaliser une nouvelle maison du futur.

Barthélémy Dumons a réalisé une étude sur la maison Prouvé de Mirepoix dont on peut lire des extraits dans Plan Libre (n° de sept 2014), le journal de l’Architecture en Midi-Pyrénées.

Avec les très belles illustrations du photographe Kévin Dolmaire.

Laurence Cabrol | 17/09/2015 - 19:38 | Lu: 22637 fois