La révolte des éleveurs gagne l'Ariège
Tout cela s’est décidé très vite jeudi en début d’après-midi. Il aura fallu quelques coups de téléphone pour mobiliser toute une profession, de la montagne au piémont en passant par la plaine.
Alors que dans de nombreuses régions la plupart des barrages sont levés, dans le département de l’Ariège la grogne des éleveurs gagne du terrain face à la détresse du monde agricole et aux mesures jugées insuffisantes.
Amertume et tension dans le monde agricole
Ce matin à la pointe du jour, une centaine d’agriculteurs, quelques tracteurs et autres véhicules agricoles bloquaient le rond-point de Sabart à Tarascon, site stratégique au carrefour des vallées, mais surtout sur la fameuse RN20 conduisant au paradis de la détaxe (Pas de la Case, Andorre) et à la route des vacances pour des milliers d’automobilistes en partance pour l’Espagne en ce week-end de chassé-croisé.
Dès la veille au soir c’est dans le Couserans que les hostilités ont débuté: 150 agriculteurs, quelques boules de paille et un peu de fumier, répartis sur les ronds points de St-Girons et de Prat Bonrepaux… des barrages filtrants qui se sont poursuivis ce vendredi et qui ont gagné la haute Ariège.
À midi il y avait déjà plus de cinq kilomètres de bouchon à l’entrée de Tarascon sur Ariège.
Précisons que dès potron-minet, les mêmes éleveurs ne se sont pas privés de déverser du lisier sur les parkings des grandes surfaces, cibles des manifestants, car accusées d’augmenter leurs marges sur le dos des éleveurs et de préférer la viande importée de l’étranger à la production locale.
Et dans leur collimateur les camions réfrigérés dont les marchandises sont systématiquement contrôlées: «on ne veut que de la viande française, sinon ils repartent d’où ils viennent» ponctue Hervé, éleveur bovin à Bénagues, qui rencontre actuellement de grosses difficultés avec sa banque ou pour payer ses cotisations à la MSA: «on nous annonce dans ce plan repousser les traites ou les cotisations, mais c’est comme le plan Barnier, il faudra un jour ou l’autre les payer et gare au retour de manivelle !»
Une crise économique doublée d’une crise de confiance envers les politiques
Sur les banderoles des slogans percutants, autant de stigmates d’une France qui souffre, étouffée par les charges et la pression fiscale, des agriculteurs au bord du gouffre (dans l’Ariège 23 % des élevages bovins viandes, 17 % des élevages ovins-caprins et 24 % des élevages bovins lait ont disparu en 10 ans) qui n’arrivent pas à voir le bout du tunnel: «Boulot 7 jours/7, 1 SMIC par trimestre», «On vous nourrit, mais nous on en crève» ou «Éleveurs en détresse».
Même si le malaise est profond, les organisateurs précisent: «on n’est pas des casseurs, on sait ce que représente un euro, voyez actuellement on se bat pour 5 centimes d’euros !» précise Arnaud qui élève à 900 m d’altitude brebis et bovins: «nous avons monté un atelier de maraichage et demain nous en monterons un autre, car on n’arrive plus à s’en sortir.
On nous a menti, le président, le gouvernement, les politiques nous ont dit que les charges diminueraient, mais elles augmentent toujours… par contre leur salaire ne baisse jamais. En Haute-Ariège on a eu le problème de l’ours et nous les agriculteurs nous avons réussi à le régler.
Nous sommes là pour longtemps, cela ne nous fait pas peur, on attendra de trouver une solution ». Force est de constater que le dialogue ne passe plus ni avec les représentants syndicaux ni avec les parlementaires sensés faire voter les lois.
Au-delà de la crise économique c’est une crise de confiance: «c’est à eux de nous défendre, ils s’en mettent plein les poches et le président de la République au lieu d’écouter les agriculteurs de son pays, préfère défendre la Grèce». Selon lui le plan proposé par Stéphane le Foll, ministre de l’Agriculture est un emplâtre sur une jambe de bois: «ce qu’il nous propose c’est pour mieux plonger dans 6 mois !»
Des cas concrets
Sophie est éleveuse ovin à Ussat (elle transhume sur les estives de L’Hospitalet).
Cette jeune agricultrice a fait le choix de la vente directe, car les circuits plus longs n’étaient pas assez rémunérateurs: «ce système demande davantage de temps même s’il permet de mieux valoriser la viande et de faire fonctionner les outils de proximité comme l’abattoir de Pamiers.
Dans la profession nous avons énormément de charges, elles augmentent au fil des années par contre le prix de la viande n’a pas augmenté depuis 30 ans, il a même baissé et c’est de plus en plus compliqué de vivre de notre métier»
Sophie ne cache pas que sans les aides agricoles ce serait impossible pour elle de continuer et les mesures d’urgence proposées ne régleront pas le problème, mais le déplacera dans six mois: «il faut voir sur du long terme, rééduquer les consommateurs, la restauration et les cantines pour se remettre à consommer local.
Tout ce qui est produit en France doit être consommé en France… Le consommateur doit en prendre conscience».
Jean-Luc est éleveur laitier. Il ya six mois qu’il tire la sonnette d’alarme.
«C’est un malaise national avec une augmentation conséquente des charges sur nos exploitations. Toutes les productions sont dans le rouge et aujourd’hui les banques ont du mal à nous suivre… Les mesures annoncées par le gouvernement c’est un pansement, mais nous on veut du prix, un prix du lait décent.
De façon globale il manque 15 à 20 % sur le prix, c’est insignifiant pour le consommateur, mais cela nous permettrait de sortir la tête de l’eau !»
Pour Rémi Denjean, vice-président des Jeunes Agriculteurs de l’Ariège, ce mécontentement est justifié: «les prix ne sont pas rémunérateurs, le marché est engorgé, la grande distribution ne joue pas le jeu. La viande d’importation est moins chère que la production française asphyxiée par les charges.
On a des difficultés à vendre nos bêtes, les marchés sont engorgés et les prix ne sont pas là… La situation est compliquée pour nous. D’autant que les mesures d’urgence sont insuffisantes. Aussi tant que nous n’aurons pas de réponses, nous continuerons ces actions dans le département et partout en France».
Des actions pour occuper le terrain, mais aussi communiquer: «nous distribuons des tracts pour sensibiliser le grand public pour leur dire qu’il faut manger, acheter français pour faire vivre les agriculteurs qui garantissent la qualité de leurs produits. Il faut trouver des solutions ensemble. La grande distribution doit aussi jouer le jeu»
Le blocus de la RN20 risque de se déplacer, mais les agriculteurs sont déterminés à poursuivre leurs actions jusqu’à dimanche, notamment en installant des barrages filtrants à des points stratégiques dans le département.
Les éleveurs reçus à la préfecture de l'Ariège
La préfète de l’Ariège, à la demande d’organisations professionnelles du département, a reçu ce jour à 16 heures une délégation d’éleveurs composée de représentants de la FDSEA et des JA, en présence du président de la chambre d’agriculture et des services de l’État.
Elle a annoncé qu’elle présiderait le 29 juillet 2015 un comité d’urgence du plan de soutien à l’élevage français dans le département, qui réunira l’ensemble des acteurs de la filière et les représentants de la profession.
Ce comité permettra de lancer un travail collectif sur l’adaptation à la situation particulière de l’Ariège des mesures du plan national.
Par ailleurs, la préfète a annoncé la mise en place d’un plan de suivi individuel des situations les plus critiques d’exploitations dans le département, ainsi que le renforcement d’un travail de fond sur les mesures structurelles permettant un retour pérenne à l’équilibre (travail sur les filières, marchés publics, mutualisation des plate-formes,communication auprès des consommateurs, ...) en lien avec les experts de la chambre d’agriculture.
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