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Opération «Renvoyé Spécial»: les lycéens de Foix rencontrent un journaliste bangladais exilé en France

© midinews 2014

40 journalistes tués, 184 journalistes emprisonnés selon le dernier rapport de l’ONG Reporter sans Frontières.

Aux quatre coins du monde alors que les libertés fondamentales sont foulées aux pieds, la liberté de la presse est sérieusement menacée et les journalistes traqués, tabassés ou emprisonnés mettent souvent leur vie en péril pour faire leur travail. Dans ce document RSF souligne la corrélation négative entre un conflit (ouvert ou non déclaré) et la liberté de la presse. Nous avons tous en tête les évènements de Syrie racontés dès le printemps 2011 de l’intérieur par le journaliste Christian Clanet, de passage en Ariège (voir notre article du 29/06/2011) mais tous les ans la liste des pays où la liberté de la presse devient un combat de tous les instants s’allonge.
Une parenthèse de vie et un nouveau départDepuis plus de dix ans, la Maison des Journalistes accueille les reporters en danger de mort qui demandent l’asile politique à la France.

Kabir Humayun, journaliste de presse écrite en ligne a eu l’audace de s’attaquer à la corruption et de dénoncer les pratiques de l’administration de son pays le Bangladesh. Tabassé, emprisonné à plusieurs reprises… à l’été 2011 sa vie est en danger, il doit s’enfuir illégalement. Après un périple de plusieurs mois il arrive en France où il est recueilli par les associations caritatives qui le conduisent à la Maison des Journalistes créée il y a une dizaine d’années par le réalisateur Philippe Spinau et la journaliste de France Info Danièle Ohayon.

Une ancienne usine désaffectée dans le XVème arrondissement de Paris qui accueille et accompagne chaque année une trentaine de journalistes étrangers contraints de fuir leur pays. Pendant six mois on leur accorde un peu de répits en attendant que l’office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) leur accorde le statut de réfugié.

Une parenthèse de vie qui leur permet de souffler après des drames ou de terribles cauchemars, un repos nécessaire pour se reconstruire dans un pays où il faut tout réapprendre y compris la langue. Force est de constater que cette solidarité professionnelle qui se justifie par la défense de la liberté d’expression permet souvent de rendre l’exil moins douloureux pour ceux qui ont tout perdu y compris les êtres les plus chers.

Alors que 10% des demandeurs d’asile obtiennent le statut de réfugiés, les journalistes semblent privilégiés, aucun n’a été débouté. Mais les délais sont souvent longs et l’exil douloureux malgré les occupations mises en place par la Maison des Journalistes et ses partenaires (le CLEMI et Presstalis).
Un hôte de marque au lycée Gabriel FauréCe lundi Kabir Humayun a découvert le lycée Gabriel Fauré et la ville de Foix en Ariège… à des années lumière de l’agitation et des légendaires embouteillages de Dacca, la capitale du Bangladesh. En effet les élèves de Seconde enseignement «Littérature et Société» ont été sélectionnés dans le cadre d’une opération baptisée «Renvoyé Spécial» leur permettant de rencontrer un journaliste réfugié en France.

Une rencontre préparée en amont avec Sylvie Favre, enseignante de Lettres, Isabelle Pittet, enseignante d’histoire-Géo et Magali Reverter, pour les traductions en anglais car si le journaliste bangladais apprend depuis son arrivée le français auprès des Jésuites, il n’est pas toujours à l’aise avec la langue de son nouveau pays d’accueil et parle l’anglais. Les lycéens ont réalisé un important travail de recherche sur le Bangladesh afin de pouvoir présenter à l’oral le pays, le resituer dans son environnement politique, économique, évoquer son niveau de développement et ses spécificités comme le microcrédit inventé par Muhamad Yunus, prix Nobel de la Paix en 2006 ou la catastrophe du Rana Plaza dont on va fêter le bien funeste anniversaire le 24 avril prochain (plus de 1000 morts et 2000 blessés).

«Ces jeunes gens ont été surpris de voir qu’il y avait 160 millions d’habitants dans un pays aussi grand que Midi-Pyrénées» indique Sylvie Favre soulignant l’importante mobilisation de ses élèves «leur objectif était de ne pas décevoir leur invité»

Après la présentation, les questions (qui ont elles aussi fait l’objet d’une préparation minutieuse car les jeunes gens devaient travailler en groupe pour les médias locaux: réalisation d’articles pour la Dépêche et petite ITW pour Ariegenews): des habitudes alimentaires, aux coutumes en passant bien entendu par son métier et les raisons qui l’ont poussé à l’exil.

Kabir Humayun a raconté qu’il était originaire de Jessore, dans le sud-ouest du pays et qu’il travaillait notamment pour le média en ligne Ekanthi24.com. Actuellement l’actualité fait un focus particulier sur son pays qui organise la coupe du monde de Criquet (sport national comme dans toutes les anciennes colonies de l’empire britannique) qui, fait suffisamment rare pour être souligné dans un pays dont 90% pratiquent l’Islam, il y a cette année des épreuves mixtes.

Malheureusement Kabir ne s’est pas contenté de parler dans ses articles de criquet ou de golf. Ce journaliste politique, d’investigation a osé pointer du doigt un autre sport national: la corruption (détournement de nourriture, de marchandises qui devaient aller à la population, corruption de fonctionnaires, de policiers…). Cela lui a valu deux ans d’emprisonnement (de 2007 à 2009) puis à nouveau deux mois début 2010.

Une situation vite insupportable dans un pays où la violence s’invite dans le quotidien (les dernières élections législatives en janvier 2014 on été émaillées de violences augurant mal de l’avenir de cet Etat parmi les plus pauvres du monde). Sur les conseils de son avocat, aidé par le directeur de son journal et par sa famille qui ont réussi à mobiliser une somme d’argent lui permettant de trouver dans l’exil le salut, Kabir s’est d’abord enfui en Inde.

Puis un réseau clandestin lui a permis de rejoindre l’Italie, l’Espagne jusqu’en France où il est arrivé en octobre 2011: «Je vivais dans la rue à Calais, je ne connaissais personne en France, le secours catholique, puis la Cimade m’ont aidé à faire les premiers pas vers l’OFPRA»

Deux fois par semaine il suit des cours de français car il avoue humblement que l’intégration c’est d’abord la langue si l’on veut trouver un emploi. Même si aujourd’hui, les six mois étant passés, il a dû quitter la Maison des Journalistes et se retrouve dans un petit hôtel près de la ligne A du Métro sortie Château de Vincennes (payé par le Secours catholique) il reste en contact avec son ancien journal via Internet et continue à écrire des articles… même s’ils ne sont pas publiés. Il avoue savoir ce que signifie le 14 juillet 1789, il a visité le musée Carnavalet et aime beaucoup Victor-Hugo.
Une réalité pas toujours bonne à direKabir Humayun va avoir trente ans, il a endossé son métier de journaliste comme un sacerdoce après cinq années d’études secondaires. Il a expliqué aux jeunes ariégeois de cette classe de seconde qu’il y avait au Bangladesh l’école publique sans moyens, pour les pauvres et l’école privée pour les riches.

En découvrant l’équipement informatique dans les salles de classe du lycée Gabriel Fauré, le journaliste a partagé son étonnement avec les enseignants surtout quand il a appris que l’école en France était gratuite… deux systèmes d’éducation, deux mondes qui s’affrontent en permanence.

«Je suis surpris par votre qualité de vie et d’enseignement… malgré les sacrifices pour terminer mes études moi j’ai dû abandonner ma profession c’est le pris à payer pour la liberté» En aparté quand on lui demande des nouvelles de sa famille, il a du mal à répondre. Torture, répression, emprisonnement seraient le lot de tous les opposants.

Aujourd’hui Kabir espère un nouveau départ bien qu'il n'est pas encore de projets professionnels. Ses papiers ont pris du retard mais il fonde beaucoup d’espoir à sa nouvelle vie en France: «C’est toujours un peu compliqué d’aller chercher du travail si tous les papiers ne sont pas en règle mais j’espère pouvoir faire mon métier de journaliste» Selon les chiffres 10% d’entre eux continuent dans la profession, d’autres travaillent dans la sécurité ou la restauration.

Un témoignage ayant pour but de faire prendre conscience aux élèves que la liberté de la presse n’est pas toujours une évidence dans tous les pays.

En effet, ce métier comporte des difficultés et des risques. Cette action s’inscrit dans le cadre de l’éducation aux médias et permet d’éveiller l’esprit critique des futurs citoyens.

Un témoignage qui aura touché Julien, 16 ans, très ému en sortant de la salle: «Il a beaucoup de courage, il faut s'en inspirer»

Merci à Perrine, Justine et Fleur, classe de seconde, Lycée Gabriel Fauré

Laurence Cabrol | 08/04/2014 - 18:38 | Lu: 16874 fois