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Carla Bayle: terre de tolérance, d'accueil et de bien-vivre

© midinews 2014

Il y a quelques jours une équipe de télévision néerlandaise était en tournage au Carla Bayle en Ariège.

L’objectif de Caroline Dijk, l’instigatrice de ce projet, faire un parallèle entre cette terre d’accueil et Rotterdam qui depuis les années 2000 avec l’arrivée aux affaires des populistes ne cesse de se refermer sur elle-même. Le fil conducteur de ce film de 52 minutes, le philosophe du XVIIe siècle Pierre Bayle, qui donna son nom à cette bastide.

En effet ce fils de pasteur réformé est devenu, grâce notamment à son Dictionnaire historique et critique (paru à Rotterdam en 1696 et interdit en France), à son journal Les Nouvelles de la République des Lettres ou à ses Pensées sur la Comète, le successeur d’Érasme et le précurseur des Encyclopédistes. Obligé de quitter la France après la révocation de l’Édit de Nantes (1685), il trouve refuge dans la cité batave et les Provinces unies qui passent à l’époque pour être une terre de Liberté.
Pierre Bayle fil conducteur de cette productionCaroline connaît bien le philosophe ariégeois pour avoir réalisé il y a une vingtaine d’années, dans le cadre de ses études de français à l’université d’Amsterdam, un mémoire sur «Pierre Bayle et Rotterdam». Elle était déjà venue au Carla Bayle au début des années 90 pour manifester en temps que journaliste contre les essais nucléaires de Mururoa. Elle avoue qu’à cette époque il n’y avait pas grand-chose dans ce petit village dominant du haut de ses remparts ce panorama exceptionnel.

«Il y a deux ans, j’ai été invitée au colloque organisé autour de Pierre Bayle et j’ai été heureuse de constater la nutation qui s’était opérée ici, ce contraste criant entre le Carla d’aujourd’hui qui s’ouvre aux autres et Rotterdam, qui se renferme sur elle-même, le passé et le présent. J’ai eu l’idée de publier ce mémoire * qui est devenu pour moi une base de réflexion pour ce film qui me permet de me pencher de nouveau sur les idées du philosophe, montrer que sa pensée sur la tolérance est toujours d’actualité, trois cents ans plus tard»

Caroline Dijk, à travers son documentaire souhaite simplement amener les gens à réfléchir sur ces idées des uns et des autres, mener une comparaison entre le Carla-Bayle et Rotterdam, lies depuis 1989 par un Pacte d’amitié éternelle en mémoire de leur citoyen commun, Pierre Bayle.

Accompagnée de son producteur Paul Hosek et deux assistants, Caroline a mis ses talents de réalisatrice et d’ancienne journaliste au service de cette recherche, alternant les plans des lieux emblématiques de la commune ariégeoise, ceux de la métropole batave, nous faisant découvrir la correspondance de Bayle, l’ambiance des jeudis du Carla, les galeries d’art...

«Ce que je veux mettre en lumière dans ce documentaire c’est justement cette tolérance qui s’est complètement inversée entre les deux communes... Aujourd’hui Pierre Bayle n’aurait jamais pu se réfugier à Rotterdam ou l’extrême droite est en train de refermer la ville sur elle-même. Alors qu’au Carla-Bayle les gens vivent en harmonie, d’où qu’ils viennent et quelques soit leur couleur de peau. [...] l’idée c’est de revenir au mois d’août prochain et de projeter ce film en avant-première sur écran géant à l’amphithéâtre du Cruzet»
Se nourrir des différences des autres«Il n’y a pas de recette miracle, le Carla a toujours été terre d’accueil, de tolérance et d’intégration, c’est naturel ici !» précise Jean-Luc Couret maire de cette petite commune de 800 habitants. «La tolérance, oui Bayle l’a largement évoqué, personnellement je parlerai de terre d’accueil et de convivialité. Aujourd’hui les deux tiers des gens qui se sont installés dans note village ne sont pas d’ici. Il y a un certain état d’esprit qui règne dans note village. Par exemple cet été nous avons reçu un sculpteur malien qui s’est complètement intégré dans le village»  

Harouna vient du pays Dogon, un territoire situé entre la falaise de Bandiagara au sud-ouest de la boucle du Niger. Longtemps protégés par la difficulté d’accès et l’aridité des lieux, les Dogon ont su préserver une organisation sociale, religieuse originale où l’homme trouve sa place dans la nature, la société et l’univers. À l’écart de tout y compris de la médiatisation, son peuple est actuellement disséminé par une terrible famine. Mais pour faire connaitre son travail de sculpteur, ses coutumes et croyances, Harouna a accepté l’invitation du peintre Tristan Rà, qui a choisi de s’installer au Carla il y a 20 ans.

Ce lieu symbolique représente pour lui l’endroit idéal pour communiquer sur la peinture, s’ouvrir au monde: «Carla Bayle c’est pour moi après 20 ans le lieu ou l’on peut communiquer sur la peinture, nous avons créé ici plusieurs lieux comme cette galerie ou l’on peut s’asseoir, parler histoire de l’art, de la vie... échanger. Les artistes ici sont intègres à la vie de tous les jours et nous voulons permettre à n’importe qui de venir et s’exprimer».

Dans la galerie d’été de Tristan, les coupoles dorées de la sérénissime côtoient la sublime porte des ottomans d’Istanbul, au-delà de l’invitation au voyage, c’est une leçon de tolérance. «Je me sers du voyage comme élément de création, j’ai besoin de me tremper dans les éléments pour comprendre intimement comment ça marche. Je n’arriverai pas à peindre l es mosquées d’Istanbul sans entendre le son du muezzin. Je me suis beaucoup déplacé pour peindre des éléments plus sensibles.

En peignant dans la rue j’ai été confronté aux artistes de tous ces pays, le Rajasthan, la Polynésie, Jérusalem, Venise ou Istanbul... j’ai beaucoup communiqué avec eux, ils m’ont fait rentrer dans leur maison, leur atelier... j’aime beaucoup cela, ce rapport humain avec les peuples même si on ne parle pas la même langue. J’étais au pays Dogon, là-bas on ne parle que le bambara, on ne comprend rien du tout pourtant j’ai beaucoup échangé avec les sculpteurs de ces villages. C’est ce qui m’a donné l’idée d’en inviter un à Carla dans ce processus d’échange culturel
»
Mixité culturelle ferment de cette terre d’accueil et de créativitéHarouna est originaire d’Endé, un village de terre niché dans les hautes falaises du Pays Dogon. Il réalise ses sculptures de bois dans la tradition ancestrale. Il est animiste, on retrouve dans ses créations des êtres divins, des symboles «la cosmogonie c’est l’idée de vivre tout le monde ensemble, solidaire pour un monde construit avec la main de tous» précise le sculpteur malien.

Certaines pièces représentent ainsi le masque Kanaga, construit immanquablement de trois parties dédiées respectivement au ciel, à la vie et à la terre. D’autres font référence à «Nommo», le premier dogon, selon les animistes, à être descendu sur terre et à l’origine de la création de l’humain. Les cigognes évoquent quant à elles l’arrivée imminente de la pluie. Et dans son pays on ne tue pas les crocodiles, à leur mort, on les porte en terre comme les hommes. 

Harouna a regagné son pays riche des nombreuses rencontres, des échanges et découvertes effectuées lors de son séjour. Heureux de retrouver les siens, il espère néanmoins renouveler l’expérience l’année prochaine.

Quant au film de Caroline, rendez-vous l’été prochain pour le découvrir en avant-première au Carla.

*«Pierre Bayle et Rotterdam, une passion paradoxale ou évidente ?» Caroline Dijk explique dans la préface de ce livre le sens de sa démarche.

«Après 25 ans d’absence, je suis retournée à Rotterdam, ma ville natale. Je suis partie pendant une période ou la diversité fut une notion positive et prometteuse, visant à une société internationale dans laquelle tout Rotterdamois avait les mêmes opportunités: Rotterdam, ville de la Meuse, creuset idéal, tout comme son prédécesseur admiré de l’autre côté de l’océan, New York!

Cependant j’ai retrouvé une ville pessimiste, tournée vers l’intérieur, une société plutôt désintégrée pleine de préjudices et irrespectueuse des grands groupes de personnes d’origines ethniques ou d’idées différentes». Celle qui fut un lieu d’accueillir les réfugiés, déjà à l’époque de Bayle qui put ainsi échapper aux persécutions religieuses perpétrées en France, s’est refermée dans un esprit sécuritaire en stigmatisant une partie de la population issue de l’immigration.

Laurence Cabrol | 08/09/2014 - 18:20 | Lu: 22391 fois